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« En particulier pour les gens restés en Ukraine, souligne Fedir Sheiko, tromboniste de 20 ans. Originaire de Kharkiv, Fedir a quitté le pays en 2022 avec sa famille et étudie aujourd’hui en Allemagne. « La musique est le miroir de la vie ; elle est indispensable aux Ukrainiens pour qu’ils ne deviennent pas fous. Et pour nous, qui sommes à l’étranger, elle est un moyen de faire vivre notre culture. »
Faire vivre la culture ukrainienne, et former des musiciens professionnels de demain, étaient les deux objectifs de la cheffe d’orchestre Oksana Lyniv lorsqu’elle a fondé l’Orchestre symphonique des jeunes d’Ukraine – l’YSOU, en 2017.
« Je partais de ma propre expérience, nous a raconté la cheffe d’orchestre. Etudiante, je n’avais que très peu d’opportunités de participer à des projets semblables avec d’autres jeunes musiciens et d’acquérir l’expérience de direction nécessaire pour mon avenir professionnel. Lorsque j’ai remporté le 3e prix au premier concours Gustav Mahler à Bamberg en 2004, ma première invitation à diriger est venue d’Allemagne, de l’Orchestre des jeunes de Bavière. Lorsque j’ai découvert ce projet formidable, qui réunit les jeunes musiciens les plus talentueux de différentes régions, qui vivent et répètent ensemble pendant deux, trois semaines avec les meilleurs professeurs, qui jouent de grands programmes symphoniques à 15, 16 ans dans des salles prestigieuses, avec tant de feu sacré, tant d’enthousiasme, c’est devenu mon rêve de créer la même chose en Ukraine. Mais j’étais trop jeune. »
Alors que sa carrière prend de l’ampleur en Allemagne, la cheffe est invitée au Festival Beethoven à Bonn. Et on lui propose de venir avec l’orchestre des jeunes d’Ukraine. « Mais l’orchestre des jeunes d’Ukraine n’existe pas, ai-je répondu ». Qu’à cela ne tienne, l’occasion est toute trouvée pour le lancer, se souvient la cheffe. En partenariat avec le plus vieux orchestre des jeunes d’Allemagne, le Budesjugendorchester, le Festival Beethoven et la Deutsche Welle, en 2017 le projet est mis sur pied. Destiné aux jeunes musiciens de 12 à 25 ans, l’Orchestre symphonique des jeunes d’Ukraine est pensé pour leur offrir la possibilité de travailler dans des conditions professionnelles un répertoire orchestral varié. Un an plus tard, le jeune YSOU vole de ses propres ailes – désormais sous le statut d’une ONG, il faut trouver les moyens pour financer ses actions : « Nous dénichons des talents dans toutes les régions du pays, explique Oksana Lyniv. Nos membres n’ont aucune charge financière : nous finançons les voyages, l’hébergement, les instruments et l’encadrement par les professeurs. C’est très important pour nous, autrement l’orchestre serait accessible uniquement aux familles aisées. Nous avons voulu créer les conditions équitables pour tous et toutes, y compris pour les jeunes dans des situations sociales difficiles. »
De la mission artistique à une deuxième famille
Depuis sa fondation, l’YSOU a accompagné plus de 300 musiciens, à travers des académies, masterclass, projets de musique de chambre… l’orchestre s’est produit dans 35 pays, dont l’Allemagne, la Suisse, la Pologne, l’Italie, l’Autriche, la France, les Etats-Unis, a sorti un disque…et début 2022, il s’apprêtait à donner plusieurs concerts dans différentes villes ukrainiennes.
Mais l’invasion russe en février a tout changé. Quelques jours plus tard, l’orchestre lance un appel à l’aide. « C’était un choc pour tout le monde. J’ai été immédiatement contactée par l’Orchestre de jeunes de Slovénie, qui a proposé d’organiser un camp d’accueil à Ljubljana, où nous pourrions mettre à l’abri les musiciens et leurs familles des régions les plus dangereuses. Nous avons pu leur assurer l’hébergement, mais aussi les cours et les répétitions, et avons pu les intégrer dans des écoles. C’était très important pour les jeunes après un tel traumatisme, de continuer à étudier, renouer avec une vie normale, trouver de nouveaux amis. Par la suite nous les avons aidés à trouver des écoles et des professeurs dans différentes villes d’Europe, et aujourd’hui, ils sont nombreux à avoir pu continuer à étudier la musique dans d’importantes académies dans différents pays, grâce à cette aide dès les premiers mois. »
Malgré la guerre qui fait toujours rage, l’activité de l’YSOU en Ukraine ne s’arrête pas pour autant, raconte Alexandra Darian, administratrice de l’orchestre. Basée à Lviv, la petite équipe continue à chercher les jeunes talents et les financements pour monter des projets. « La situation est très triste, et empire chaque jour, et nous ressentons maintenant les effets à long terme. En Ukraine, avant la guerre, il y avait de nombreux internats pour les jeunes musiciens talentueux, et les classes étaient souvent très chargées. Aujourd’hui, il y a six à neuf enfants par classe. Tous les ans, nous organisons des auditions afin de recruter de nouveaux membres. Avant la guerre, il y avait 300, 400 candidatures, aujourd’hui on arrive à peine à 70. C’est une diminution drastique, de nombreux jeunes délaissent la musique parce que leurs parents se battent pour survivre au jour le jour, et la musique n’a plus sa place dans leur quotidien. »
L’YSOU essaye là aussi d’être aux côtés des familles les plus impactées. « Nous essayons de les accompagner tout au long de l’année aussi. Nous avons organisé un système de bourses, et soutenons des familles dans les zones les plus affectées par la guerre, ou celles qui ont des problèmes de santé. Nous ne voulons pas être là uniquement en soutien de leurs parcours de musiciens, mais aussi en amis, comme une deuxième famille, » souligne Oksana Lyniv.
Former les musiciens ukrainiens de demain
Evidemment, la guerre vient alourdir considérablement le quotidien de l’orchestre, et chaque nouveau projet est un défi à relever, raconte Alexandra Darian : « Nous avons besoin d’environ 250 000 euros par an pour couvrir les frais d’hébergement, les repas, toute la logistique. Mécénat privé, institutions culturelles, ministères, nous cherchons en permanence des financements et candidatons à tous les programmes possibles. Et nous avons depuis peu une fondation basée en Allemagne – les amis de l’YSOU, qui collecte des donations privées, et en retour, nous invitons nos donateurs à nos concerts »… Même les sommes modestes peuvent faire la différence, car la mission de formation de jeunes musiciens en Ukraine est plus indispensable que jamais :
« Nombreux grands musiciens et professeurs ont quitté le pays, c’est difficile de maintenir l’excellence. Nous maintenons les auditions, et nous essayons d’accepter autant de jeunes que possible pour les former au mieux et leur donner une chance. Aujourd’hui en Ukraine, les étudiants de musique dans les académies sont embauchés dans des orchestres, parce que les musiciens professionnels restés dans le pays sont devenus rares. Pour garder le niveau, notre rôle est aussi de les préparer à la vie professionnelle. Nous organisons également des visites des grandes salles et des maisons d’opéra européennes, pour qu’ils entendent le niveau de leurs collègues, s’en inspirent et travaillent dans ce sens une fois rentrés en Ukraine. »
« C’est notre nouvelle réalité, notre quotidien, tranche la jeune professionnelle. « Si on regarde de près, c’est très tragique. Mais à côtoyer ces jeunes gens, vous voyez l’espoir, vous voyez la vie, les blagues, les sourires. Ils s’appliquent à jouer mieux, à apprendre de nouvelles choses. C’est la vie qui remporte une victoire sur la guerre. »
« On ne se laisse pas faire »
Certains membres de l’YSOU n’ont jamais connu une Ukraine en paix. C’est le cas de la violoncelliste Alina, 15 ans, originaire de Dnipro. « Ma vie n’est pas différente de celle des autres jeunes de mon âge. Je me lève le matin, je vais à l’école, je travaille mon répertoire jusqu’à tard le soir et puis je vais me coucher. Parfois, je vais au concert écouter l’orchestre philharmonique de Dnipro. Il arrive que les alertes aériennes interrompent le concert. Alors l’orchestre s’arrête, descend dans la cave et continue à jouer en bas, ou bien, quand l’alerte est levée, les musiciens reviennent et jouent la deuxième partie. On ne se laisse pas faire. »
Etudiante à Vienne, Oksana Butrynska, premier violon de l’orchestre âgée de 23 ans, était en vacances dans sa famille lorsque la guerre a éclaté. « Je me souviens que les premiers jours, j’étais incapable de prendre mon violon. Jouer n’avait aucun sens. Et je ressentais cette peur irrationnelle que, si j’ouvrais la boite, et que les missiles se mettaient à fuser, je n’aurais pas assez de temps pour le ranger et l’emmener avec moi dans l’abri. Ce qui est totalement absurde dans de telles circonstances. Pourquoi jouer si la guerre est partout ? Si l’horreur nous entoure ? Mais garder mon violon avec moi dans l’abri était comme un semblant de vie normale. Une constante. »
Elle a fini par repartir à Vienne, poussée par ses parents. « Malheureusement, la situation ne s’améliore pas. On s’y habitue, c’est tout. Cela fait partie de la survie, cette capacité à être résilient. Et je suis fascinée de voir à quel point les Ukrainiens, dans de telles circonstances, arrivent toujours à être créatifs, à innover, à s’adapter, à donner des concerts…on pourrait croire que la culture n’a pas sa place lorsqu’il est question de survie; en fait, c’est tout le contraire. C’est ce qui permet de rester debout, d’avancer malgré tout. La musique ne peut pas arrêter la guerre, malheureusement, mais elle préserve ce que la guerre veut anéantir. Elle est notre mémoire émotionnelle qui nous permet de nous projeter au-delà de toute cette destruction. La musique nous relie avec ce que nous avons été et avec ce que nous aspirons à devenir. »

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