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4 mars 2026REPORTAGE. « Le maire en parle beaucoup, mais il n’a pas tous les pouvoirs » : de Loon-Plage à Calais, la crise migratoire bouscule la campagne des municipales
Des terrains de padel, une Maison de l’enfance, une ludothèque, l’installation d’un kiné… A Loon-Plage (Nord), à l’issue de son quatrième mandat, le maire aimerait pouvoir se féliciter de son bilan. Mais au moment de replonger dans l’arène électorale, Eric Rommel (sans étiquette) nourrit un regret : l’installation d’un camp de migrants. « Depuis un an, assure-t-il, ils sont un peu plus de 2 000 sur le territoire de Loon-Plage », une commune de près de 6 000 habitants collée à Dunkerque. « Même s’ils ne me gênent pas trop, c’est embêtant pour la population », a estimé dans La Voix du Nord l’édile, qui brigue un nouveau mandat aux élections municipales des 15 et 22 mars.
Quelques mois plus tôt, le maire, qui n’a pas répondu à franceinfo, avait parlé d’un « sentiment d’invasion [qui donne] une image désastreuse de sa ville » lors d’une réunion sur la crise migratoire avec ses habitants. Certains s’étaient plaints d’un climat de peur, de nuisances ou de problèmes dans les transports en commun. Le sous-préfet avait quant à lui évoqué « un problème de cohabitation », quand le maire avait déploré des tirs et des agressions au sein des camps.
« Il y a une précarité terrible dans le camp, des rivalités entre communautés mais aussi une haine contre les migrants qu’on n’imagine pas », se désole Claire Millot, vice-présidente de l’association Salam qui distribue chaque jour des repas aux exilés à Loon-Plage. Ce matin de janvier, dans le froid, plusieurs centaines de migrants font la queue pour récupérer un plat chaud, du pain et un dessert. Parmi eux se trouve Ahmad, un Afghan de 31 ans arrivé deux jours plus tôt avec sa femme et leurs quatre filles, en train de jouer dans la boue. Leurs deux dernières nuits dans la tente ont été rudes, et la famille cherche un hébergement d’urgence. La famille a quitté Kaboul il y a un an, poursuivant le rêve d’une vie meilleure en Angleterre. Bientôt, ils tenteront la traversée de la Manche.
Comme eux, de nombreux migrants survivent à Loon-Plage dans des conditions dramatiques. Entre 1 000 et 1 500 personnes originaires d’Afghanistan, du Soudan, d’Erythrée ou d’ailleurs dorment dans des tentes ou des petits cabanons recouverts de bâches disposés sur un terrain vague, entre une route départementale et des sites industriels. Malgré la présence quotidienne des associations, les problèmes sur le camp sont nombreux – l’Etat a d’ailleurs été récemment condamné pour non-respect des droits humains. Sur le terrain, jonché de déchets, les maladies pullulent et les passeurs font la loi. En 2025, plusieurs migrants y ont même été tués dans des fusillades.
L’année écoulée a aussi été marquée par la construction d’un mur en béton entre le camp et la voie ferrée juste à côté, qui s’étend sur près d’un kilomètre. Objectif affiché par la préfecture : sécuriser la circulation des trains de marchandises et éviter les accidents. Les associations, elles, dénoncent une énième stratégie d’oppression et d’invisibilisation des migrants.
A Gravelines, la commune voisine réputée pour sa centrale nucléaire, les grillages et les murs font aussi partie du paysage. Il y a quelques années, EDF a construit un mur pour sécuriser les terrains autour des réacteurs, où les passeurs cachaient parfois leurs bateaux pneumatiques. La mairie aussi s’y est mise récemment : face à l’intensification des départs en small boats depuis le chenal de Gravelines, elle a fait installer des grillages autour de certaines habitations.
« Un cas de conscience » pour le maire socialiste Bertrand Ringot, qui dit les avoir installés à la demande des riverains. En poste depuis 2001, l’élu est témoin d’une dégradation du climat ambiant. « L’acceptabilité [de la population] s’est détériorée cette année », marquée par « des heurts et des dégradations, ce qui est un phénomène nouveau », explique le maire, qui parle même de « mini-émeutes urbaines à certains endroits de la ville ».
Entre août et décembre 2025, plusieurs nuits ont été le théâtre de caillassages imputés aux migrants. Le 29 septembre, la situation a atteint son paroxysme : les riverains de la rue Arago, dans un quartier pavillonnaire, ont été réveillés en pleine nuit par des affrontements entre des migrants et les forces de l’ordre. Le sous-préfet de Dunkerque a alors parlé d’une « stratégie de bordélisation organisée par les passeurs ».
La voiture de Didier et Primaelle, deux habitants de cette rue, a été légèrement dégradée par un tir de grenade lacrymogène. Le couple a été surpris et leur fils, choqué. Depuis, ils disent être un peu plus vigilants mais aussi compatissants envers les migrants. Sur leur téléphone, ils montrent une vidéo de la nuit qui tourne encore sur Facebook et qui suscite des propos ouvertement racistes dans les commentaires.
La crise migratoire, « le maire en parle beaucoup sur Facebook, mais que peut-il faire ? Ce n’est pas Superman, il n’a pas tous les pouvoirs », estime Didier, qui votera pour Bertrand Ringot aux municipales. Cet agent de sécurité connaît bien le maire sortant, mais moins l’autre candidat déclaré, Jean-Baptiste Gardes, un ancien élu LR du 9e arrondissement de Paris arrivé dans le Nord il y a deux ans. Mi-décembre, au lendemain de nouvelles dégradations dans une rue voisine, le candidat, soutenu par le Rassemblement national et l’Union des droites pour la République d’Eric Ciotti, était présent dans le quartier pour distribuer des tracts. Un message y figurait en gros : « Plus une voix pour le Parti socialiste qui refuse de rétablir les frontières et milite pour une politique d’immigration laxiste. »
Le maire sortant accuse Jean-Baptiste Gardes de surfer sur la crise migratoire et de faire de la récupération politique, lui y voit un vrai « sujet de campagne », faisant de la sécurité sa « priorité numéro un ». « Ce qui guette Gravelines, ce sont des campements plus structurels demain », avance le candidat, qui a échoué à moins de 200 voix aux dernières législatives. Il souhaite armer la police municipale, doubler ses effectifs ou encore créer une brigade cynophile. Le socialiste Bertrand Ringot, qui prône une approche « ferme et humaine » en aidant notamment des associations humanitaires, se félicite lui d’avoir créé un centre de supervision urbain doté de près de 300 caméras.
« Je ne suis pas ministre de l’Intérieur, je ne peux pas lutter contre la baisse des effectifs de la police nationale », se défend le maire de Gravelines, pour qui la réponse ne se trouve pas seulement au niveau local. « La gestion de la crise migratoire relève de la compétence de l’Etat, et une municipalité ne peut pas répondre seule à tous ces enjeux », martèle Bertrand Ringot, qui a rejoint le collectif des maires du littoral sur la crise migratoire.
Une quinzaine d’entre eux, à la tête de communes confrontées à des départs de migrants, participent à cette initiative transpartisane, créée pour dénoncer un « sentiment d’abandon ». Le collectif en appelle à l’Etat et demande d’ouvrir des voies d’immigration légales, de créer une police des transports pour « rassurer » la population ou encore d’éloigner les migrants du littoral.
C’est Natacha Bouchart, la maire de Calais, ville devenue au fil des années le symbole de la crise migratoire, qui est à l’origine de ce collectif que certains maires de gauche (Dunkerque, Grande-Synthe, Boulogne-sur-Mer) ont refusé de rejoindre en raison d’une orientation jugée trop sécuritaire. A Calais (Pas-de-Calais), la crise migratoire est une réalité du quotidien depuis de nombreuses années. Des migrants, principalement originaires d’Afrique de l’Est, survivent dans des petits camps de fortune en périphérie de la ville qui, au fil du temps, s’est barricadée. Les abords de son port et le tunnel sous la Manche se sont couverts de barbelés et de dispositifs de surveillance, ce qui pousse les migrants à tenter la traversée de la Manche en canot pneumatique.
Des barbelés et des enrochements ont aussi été installés pour empêcher l’installation de tentes et bloquer l’accès à l’aide humanitaire. « Ce n’est pas une ville comme les autres », se justifie Natacha Bouchart, qui a recommandé d’autres enrochements pour empêcher les migrants de se fixer. Dans la ville, les habitants rencontrés par franceinfo se montrent partagés sur les dispositifs anti-migrants mais évoquent malgré tout un climat moins tendu qu’à l’époque de la « jungle ». Françoise, qui vit entre Arras et Calais, se dit rassurée par la présence en nombre de policiers dans les rues. Elle estime que l’action de la maire, très présente sur le sujet migratoire, a permis d’améliorer la réputation de Calais, « qui avait une mauvaise image ». Pour cette retraitée, « le rôle d’un maire, c’est de protéger sa ville, sa population ».
Accusée par ses opposants d’utiliser la crise migratoire à des fins politiques, Natacha Bouchart dénonce un « faux procès » et moque les « donneurs de leçons ». « Je suis une funambule entre l’extrême gauche et l’extrême droite, entre ceux qui veulent ouvrir les portes et ceux qui véhiculent de la violence », se dépeint l’élue divers droite, dont le principal adversaire pour la mairie se trouve à sa droite.
Dans une ville qui a voté massivement pour le parti d’extrême droite aux élections européennes et législatives de 2024, le candidat RN Marc de Fleurian, par ailleurs député de la circonscription, aborde la campagne avec confiance. « Les Calaisiens nous font déjà confiance sur l’immigration, l’enjeu c’est de montrer qu’on est capables de traiter les autres sujets », souligne le député, qui souhaite notamment augmenter les effectifs de la police municipale.
Plus qu’une « ville martyre de l’immigration », un terme employé par Marine Le Pen lorsqu’elle était venue le soutenir pendant la campagne des municipales 2020 – il était arrivé en troisième position derrière la gauche –, Marc de Fleurian évoque un « littoral martyr ». « Du Dunkerquois au Boulonnais, la crise migratoire s’est étalée, et rien n’a été réglé », juge le candidat. Selon lui, « la situation aurait été réglée en quelques mois » si le RN avait obtenu une majorité aux dernières législatives.
Jean-Philippe Lannoy, conseiller municipal d’opposition à Calais et tête de liste d’une alliance entre La France insoumise, Les Ecologistes et un collectif citoyen, s’inquiète et dénonce « un discours orwellien, comme celui de Donald Trump ». « Mais la politique actuelle n’est pas bien différente de celle du RN : que pourrait-on faire de pire que de criminaliser les associations, mener une politique hostile aux exilés et mettre des rochers dans la ville ? », interrogent la tête de liste et l’une de ses colistières, Juliette Delaplace. S’il est élu maire de Calais, la première décision de Jean-Philippe Lannoy sera de « couper tous les barbelés et de balancer les rochers ».
« Dans cette crise, on entend qu’il faudrait défendre les Calaisiens, comme s’il fallait opposer les gens. Mais les décisions de la maire encouragent cette opposition, tout comme la politique d’inhospitalité nuit aussi au quotidien des habitants », estime Jean-Philippe Lannoy. Selon lui, « améliorer la vie des exilés et défendre leurs droits, c’est améliorer les droits de tous », dans une ville où près de 20% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté.
Un discours qui trouve un écho du côté du monde associatif, où les nombreuses organisations d’aide aux exilés voient dans le scrutin municipal un moment important. L’Auberge des migrants, qui regroupe huit associations œuvrant au quotidien pour fournir à manger, à boire ou encore des tentes, fait part de relations « conflictuelles » avec la mairie. Elle observe aussi avec crainte la montée d’un discours raciste et la multiplication des actes de malveillance (tags de squats, sabotages de cuves d’eau), incarnés par les actions des groupuscules britanniques d’extrême droite.
« Natacha Bouchart dit que les habitants en ont marre, mais marre de quoi ? Ceux à qui on parle sont lassés de voir des gens à la rue, des camions de CRS qui expulsent les migrants et des gens qui meurent », estime Jade Lamalchi, directrice générale de l’Auberge des migrants. Comme elles, ils seront nombreux à scruter les résultats des municipales, à Calais comme dans les autres communes de la Côte d’Opale.

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