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Pavel Talankin
Pavel Talankin dans « Mister Nobody contre Poutine », diffusé sur Arte le 20 janvier 2026.
Pavel Talankin n’est pas un documentariste comme les autres. C’est un « monsieur personne » qui, du jour au lendemain, a reçu « la couverture idéale » pour filmer de l’intérieur ce qu’un cinéaste n’aurait pu avoir l’autorisation de filmer. Employé d’une petite école du fond de l’Oural, en Russie, il a été témoin du déploiement du nouveau programme d’enseignement militaire et nationaliste de Vladimir Poutine depuis l’invasion de l’Ukraine. En collaboration avec le réalisateur américain David Borenstein, il en a fait un film, Mister Nobody contre Poutine, présélectionné aux Oscars 2026, à voir sur Arte ce mardi 20 janvier à 22 h 45.
Dans sa petite ville industrielle de Karabach, désignée « la plus polluée de la planète » par l’Unesco et célèbre pour cette raison chez une frange de Youtubeurs adeptes des explorations insolites, « Pacha » est coordinateur d’événements à l’école N°1. Chargé de « veiller à ce que les enfants aient toujours des activités sympas », il est aussi vidéaste et enregistre « tous les temps forts » de l’établissement.
Le jeune homme de 34 ans, au regard bienveillant et au sourire timide, a créé « sa propre petite famille » dans cette école qui l’a vu grandir et où il se sentait, enfant, « différent des autres, sans savoir pourquoi ». Il est le confident de ces jeunes, qui viennent dans son bureau (« jamais fermé ») pour manger un bout de gâteau ou écouter de la musique. Il filme leurs spectacles de théâtre et activités sportives. Jusqu’en février 2022.
Avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les écoles reçoivent un nouveau « projet scolaire gouvernemental » pour former les élèves, de la maternelle au lycée, « à des valeurs citoyennes ». « Pacha » est alors chargé de filmer ces nouveaux enseignements et d’envoyer les vidéos à son ministère pour prouver que le programme militariste est bien mis en œuvre. Poèmes et chants patriotiques, cérémonie hebdomadaire de l’hymne national, leçons visant à diffuser les explications officielles sur ce que l’on appelle en Russie une « opération militaire spéciale », compétition de lancer de grenades… « Je suis devenu le propagandiste de ces jeunes », souffle le narrateur.
Lanceur d’alerte pour les uns, espion pour les autres
Pavel Talankin assiste impuissant à ce basculement. Comme dans ce cours où la professeure, justifiant la guerre par une supposée « dénazification » de l’Ukraine, peine à prononcer correctement le mot « démilitarisation » écrit sur son texte envoyé directement par « en haut ». « On la refait », demande-t-il derrière la caméra, contraint d’envoyer des images satisfaisantes aux autorités. Dans cette nouvelle réalité, même les enfants reçoivent des réponses toutes faites qu’ils doivent donner en classe.
Un jour qu’il se sent fatigué et « piégé dans le système », « Pacha » décide de répondre à l’annonce d’une société russe de contenus qui cherche un témoin dont le travail aurait été affecté par la guerre. Ses coordonnées tombent entre les mains du documentariste David Borenstein, qui décèle le potentiel et lui propose de faire un film de tous ces rushes dont il dispose. Pavel Talankin jette la lettre de démission qu’il avait écrite quelque temps plus tôt et décide de saisir l’occasion pour « montrer au monde le gouffre dans lequel nous sommes tous en train de plonger ». À contrecœur, il devient lanceur d’alerte pour les uns, espion et opposant politique pour les autres.
L’enseignant utilise alors sa place privilégiée pour montrer les coulisses de cet embrigadement – avec des instituteurs essorés qui manquent de temps pour les enseignements de base – et interroger des témoins qui se livrent en toute confiance. Comme ce professeur d’histoire, représentant du parti au pouvoir à l’école, qui cite Lavrenti Beria, le père du Goulag, ou Viktor Abakoumov, le chasseur d’espions de Staline, comme figures d’inspiration. Il est aussi aux premières loges lorsque son ancien élève Vanya, appelé par l’armée, fond en larmes à la fête qu’il a organisée avant de rejoindre le front, ou lorsque les jeunes gens sont encouragés à manipuler des armes de guerre aux côtés des mercenaires de Wagner en visite. Ces scènes sont entrecoupées de confidences du réalisateur face caméra, qui se livre comme dans un journal intime.
Un enseignant en exil
Difficile, cependant, de cacher indéfiniment ses convictions quand la guerre investit tous les champs de la vie. Pavel Talankin se laisse aller à quelques actes de rébellion, en diffusant l’hymne américain chanté par Lady Gaga dans les haut-parleurs de l’école – « Quelle meilleure trahison ? » –, ou en remplaçant les « Z » affichés aux fenêtres, symboles du soutien à la guerre, par des « X » en hommage aux réfugiés ukrainiens. Dans la petite ville, des rumeurs commencent à circuler. Les élèves désertent son bureau. Il remarque une voiture de police en bas de chez lui.
À l’été 2024, au lendemain de la cérémonie de remise des diplômes qu’il a organisée, Pavel Talankin quitte la Russie, ses disques durs sous le bras, laissant sa mère, bibliothécaire dans son école, et ses quatre frères et sœurs derrière lui. Pour ne pas se faire remarquer, il achète un billet retour. Il ne l’utilisera jamais.
Pavel Talankin vit aujourd’hui en exil à Prague, selon Télérama qui l’a interviewé, avec la peur que lui ou ses proches subissent des représailles pour ce documentaire, récompensé au festival de Sundance et en salles en France depuis le 7 janvier. Mais il ne regrette rien. Auprès du Parisien, il adresse son film à « ceux qui, dans dix ou vingt ans, se demanderont comment tout cela a été possible ».

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