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d3sign / Getty Images
« Je ne veux pas que ma peur m’empêche de faire des choses, mais je ne sais pas à quel point je peux m’en ficher et faire ce que je veux », raconte Emilie, 29 ans.
Si les mouvements féministes cherchent à se réapproprier l’espace nocturne depuis autant de décennies, ça n’a rien d’un hasard. Longtemps restreintes à la sphère domestique, les femmes ne se sentent pas toujours à l’aise en extérieur, notamment quand elle se déplacent la nuit.
Et d’autant plus en pleine période de backlash antiféministe, où des influenceurs masculinistes assument haut et fort de demander « une femme, après 22 heures, qu’est-ce qu’elle fout dehors ? ». Pourtant, l’espace public est aussi à elles. Mais leur envie d’en disposer au même titre que les hommes se heurte bien souvent à des sentiments complexes, ou le désir de liberté se mêle à un sentiment d’insécurité nourri – entre autres – par l’imaginaire collectif.
Manque de lumière, rues et routes vides
« Être une femme impacte ma peur », témoigne Céline, qui vit dans un village rural en Belgique. « On a tendance à se méfier de la rue la nuit, alors que la violence peut surgir partout. Je pense que c’est à cause du mythe de l’agression dans une ruelle sombre par un inconnu. Alors que la plupart du temps, c’est dans un environnent familier, avec des personnes de notre entourage. Il faut déconstruire tout ça. » Les chiffres vont dans le sens de la trentenaire : les statistiques démontrent que neuf victimes de viol sur dix connaissent leur violeur et en 2018, une étude de l’ONU alertait sur le fait que le domicile était « l’endroit le plus dangereux » pour les femmes. Quant à l’absence d’éclairage, une étude récente menée en France montre qu’elle n’augmente pas le risque de violences sexuelles ou de vols.
En être consciente n’adoucit pas les inquiétudes de Céline la nuit. « Aujourd’hui je suis rentrée à vélo sur une piste cyclable déserte et dès qu’il n’y a plus eu de lampadaires, j’ai commencé à flipper. » Cette peur de l’obscurité l’accompagne depuis longtemps. « Les histoires effrayantes qu’on raconte aux enfants n’aident pas. On nous dit de nous méfier des inconnus, de ne pas traîner dehors la nuit », souligne-t-elle. Aux fictions s’ajoutent les histoires vraies. « J’ai grandi au milieu de l’affaire du pédocriminel Marc Dutroux, ça a affecté ma génération. Pendant longtemps, j’ai dormi avec une veilleuse. J’étais très anxieuse, j’avais peur qu’un loup vienne m’attaquer ou qu’un homme vienne m’enlever. »
Des violences bien réelles de jour comme de nuit
Il faut dire que même si les chiffres disent que les femmes ne sont pas plus en danger la nuit, ils ne disent pas pour autant qu’elles sont plus en sécurité. Les violences sexistes et sexuelles y sont, comme le jour, bien réelles. « J’ai entendu des histoires de copines, lu des témoignages, des articles… », raconte à son tour Myriam, qui se décrit comme casanière. « Je ne sais pas si c’est par tempérament ou si c’est une prophétie autoréalisatrice. Peut-être que j’ai intégré l’idée qu’on est en danger dehors quand il est tard, et donc je n’ai pas envie de sortir. »
Pourtant, l’idée de passer du temps à l’extérieur quand il fait noir ne lui est pas indifférente. « Quand je vois des tweets qui disent “Que feriez-vous s’il n’y avait plus d’hommes sur Terre pendant 24 heures ?”, je réponds que j’irais m’asseoir sur un banc, en crop top, juste pour profiter de l’air de la nuit. » Mais, elle l’explique, « on finit par croire que certains espaces sont accessibles ou inaccessibles pour nous. »
Au point que les pensées de la trentenaire parisienne la surprennent parfois. « Dans une série l’autre jour, il y avait deux femmes dans un club. Elles avaient pris de la drogue, et profitaient de leur soirée. J’ai directement pensé des choses comme “Elles n’ont pas peur, en n’étant que deux femmes. C’est dangereux de prendre des substances, personne n’a un geste déplacé ?” C’est fou de se dire ça devant une fiction. »
« Je ne veux pas que ma peur m’empêche de faire des choses »
Car les inquiétudes que la nuit génère ne se limitent pas à la rue. Dans les boîtes de nuit, justement, Émilie passe pas mal de temps. « Je fais beaucoup de soirées techno. Il y a un côté effervescent, je m’y sens bien. Mais je suis aussi susceptible d’y vivre des violences sexistes et sexuelles », pointe la jeune femme. Dans ces espaces, il lui est déjà arrivé de subir des remarques sexualisantes, des mains d’hommes non sollicitées sur elle, sans qu’elle sache d’où elles venaient.
Quand ses amis ne peuvent pas l’accompagner faire la fête, elle s’interroge sur la possibilité d’y aller sans eux. « Je ne veux pas que la peur m’empêche de faire des choses, détaille la diplômée en études de genres. Mais je ne sais pas à quel point je peux m’en ficher et faire ce que je veux. C’est compliqué de jauger. » La jeune femme s’interroge. « Même si j’essaie de m’en détacher, il y a cette voix qui dit “Tu as pris le risque de sortir, tu es allée en boîte, tu t’es potentiellement sexualisée par ta tenue ou ta manière d’aborder des gens” » Une petite voix culpabilisante qui sous-entend à tort que, si quelque chose se passe mal, elle en sera responsable. Elle ressent le même tiraillement quand elle rentre après la fête, elle qui adore sa ville dans le noir. « J’ai une vraie envie de marcher seule la nuit, j’adore ces moments, et en même temps, j’ai très peur. Quand je le fais, je suis en hypervigilance. »
Des restrictions qui commencent dès l’éducation
Des peurs transmises notamment dès l’éducation. Des études sur la mobilité des enfants et des adolescents montrent que les parents exercent un contrôle plus fort sur les filles, plus accompagnées et surveillées que les garçons, et plus limitées la nuit. « Nous ne sommes que des sœurs et ma mère (parce que ce sont les mères qui inculquent ces codes de prudence liés au patriarcat) ne nous a jamais laissées sortir la nuit, raconte Myriam. Pour elle, femme + dehors + nuit = danger. J’ai 34 ans et elle s’inquiète encore si je sors jusqu’à minuit ou une heure. Je sais que ce serait moins inquiétant pour elle si j’étais un garçon. »
C’est peut-être pour ça qu’à l’inverse, Marie ne ressent jamais de craintes quand elle est dehors tard. « Ça a beaucoup aidé que mes parents ne soient pas inquiets. J’ai pris les transports toute seule à partir de 7 ans. On m’a appris à ne pas parler à n’importe qui, mais pas que les gens me veulent forcément du mal. » Depuis dix ans, la Lyonnaise travaille dans la restauration et rentre à pied après minuit. « Tout le monde me demande si j’ai peur alors que majoritairement, il ne se passe rien. Je suis alerte, mais pas inquiète. » C’est déjà beaucoup.

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