
Lettre Epargne Info Service n°49 – Octobre 2025
8 mars 2026
la (nouvelle) volte-face de Donald Trump, cette fois sur l’implication des Kurdes
8 mars 2026REPORTAGE. Le maire, le transport solidaire et la « liberté » retrouvée : dans les Côtes-d’Armor, des chauffeurs bénévoles roulent pour les habitants isolés
A 90 ans, Mauricette Le Pichouron a toujours le don de se faire des amis. En ce matin pluvieux de février, la voilà attablée derrière un chocolat chaud dans un salon de thé de Tréguier, capitale historique du pays du Trégor, dans les Côtes-d’Armor. A ses côtés, Laurence Simon savoure une infusion de rooibos et la bonne humeur de son aînée, « une vraie blagueuse ». « Mauricette, c’est la positive attitude », s’enthousiasme-t-elle.
Une génération les sépare, mais une bonne fée les a rapprochées. Les deux femmes ont fait connaissance durant l’hiver, après avoir rejoint SoliTrégor, une association qui met en relation des chauffeurs bénévoles et des habitants dépourvus de moyen de locomotion. « Je n’ai pas de famille, plus personne pour me conduire », expose Mauricette Le Pichouron. Veuve depuis six ans, elle a trouvé là la solution pour s’échapper régulièrement de sa résidence autonomie.
Avec Laurence Simon, la vieille dame s’est déjà rendue chez le médecin, le dentiste, l’audioprothésiste, le magnétiseur ou en salon de pédicure. « La prochaine fois, direction Plouézec, pour mon épilation définitive des babines. Il faut bien s’entretenir ! », lâche-t-elle dans un éclat de rire. La conductrice se réjouit de leurs prochains échanges au volant. « Moi qui n’ai plus mes parents, j’adore me plonger avec Mauricette dans ses témoignages du passé. »
Ainsi va le transport solidaire, bien plus qu’une simple offre de mobilité pour petites bourses. Le concept a été importé de Loire-Atlantique par Pierre Houssais, maire de Kermaria-Sulard, qui en avait eu vent via un cousin installé dans le pays nantais. Son terrain du Trégor lui a paru fertile. « On a de vrais besoins de mobilité sur le territoire, rapporte l’élu de gauche, ancien syndicaliste de la CFDT. Prendre le taxi coûte horriblement cher pour beaucoup de gens et les transports en commun sont très limités. »
A sa naissance en 2024, SoliTrégor couvrait sept communes. L’association s’appuie aujourd’hui sur 26 municipalités partenaires, qui lui versent chacune une subvention de 200 euros, diffusent son action et tentent de mobiliser des volontaires. Près de 200 chauffeurs et 500 bénéficiaires ont déjà rejoint l’aventure. Pour réserver un trajet deux jours en amont, les adhérents font appel à leur référent, qui identifie un bénévole disponible sur la commune. Rendez-vous est donné au domicile du bénéficiaire et le transport se fait à bord du véhicule personnel du chauffeur, en échange d’une participation aux frais de 0,35 euro par kilomètre.
« On transporte majoritairement des retraités qui ne peuvent plus conduire, mais aussi des gens de tous âges en difficultés financières », rapporte Pierre Houssais. Autant de personnes qui, faute de voiture ou de bon de transport sanitaire, en venaient à renoncer à des rendez-vous médicaux, à l’enterrement d’un ami ou à un entretien d’embauche.
Dans ce territoire pourtant relativement préservé par la désertification médicale, l’accès aux soins s’est vite imposé comme le premier motif de recours à SoliTrégor. « La santé est une préoccupation importante des habitants, et nous, élus, sommes très attendus là-dessus », insiste le maire de 73 ans. En fin de mandat, certains élus se félicitent d’avoir ouvert un centre de santé ou attiré des médecins en les salariant. A l’issue des municipales des 15 et 22 mars, Pierre Houssais, lui, cédera son fauteuil d’élu avec la garantie que son association perdurera, peu importe le bord politique de son successeur.
Dans le hall d’entrée de la crèche de Tréguier, Sébastien Antoine attrape entre ses dents la fermeture éclair de la doudoune de sa fille. Zip, il remonte la languette et offre une petite chatouille à Maëline, bien emmitouflée et fin prête à rentrer à la maison. La petite tête blonde de 2 ans est l’une des benjamines de SoliTrégor. Sa mère, seule conductrice de la maison, est partie pour plusieurs semaines de formation en Normandie, après avoir trouvé pour la fillette et son père, privé de l’usage de sa main droite, cette solution de transport inattendue.
Sous sa casquette en tweed, le chauffeur de Sébastien et Maëline a des airs de fermier anglais. « J’ai la chance de pouvoir encore conduire et me rendre utile », apprécie Laurent Cordonnier, 68 ans, pendant que le papa installe le siège enfant à l’arrière de la petite voiture citadine. En route vers La Roche-Jaudy, le soleil transperce les nuages et se reflète jusque sur les lunettes teintées du conducteur. « J’espère qu’un jour, moi aussi, je pourrai faire appel à ce service et vieillir dans ma maison. Sinon, sans voiture, on ne fait plus rien. »
Depuis le port de Perros-Guirrec, Hervé Le Bonniec voit venir la tempête. « Dans vingt ans, la France aura un gros problème avec le vieillissement de la population, prévient ce référent local de SoliTrégor. L’Etat n’anticipe pas, les maisons de retraite vont être pleines et il faudra aider les gens à domicile. »
« Si on peut d’ores et déjà aider à maintenir des gens chez eux, c’est une victoire importante, affirme le fondateur de l’association, Pierre Houssais. A l’arrivée en Ehpad, tu prends deux ou trois ans d’un coup, parce qu’on fait tout à ta place et que tu perds en autonomie. » Les bénévoles, eux aussi, auraient tout à gagner d’un tel engagement. « Si tu veux augmenter ton espérance de vie, fais du transport solidaire ! Ce qui est mauvais pour la santé, c’est de rester sur son canapé à dire du mal de son voisin. Ici, on crée du lien entre des habitants qui ne se parlaient jamais. »
De combien d’années Christian Voisin a-t-il rajeuni depuis qu’il a rejoint SoliTrégor ? « A la retraite, j’étais devenu comme un ours », reconnaît ce doux barbu, ancien du pétrole. « Je me suis dit : ‘Tu ne vois personne, tu vas finir comme un vieux con.' » Le voilà devenu référent à Tréguier, où l’association connaît un démarrage fulgurant depuis son implantation en octobre. « Beaucoup de gens dépendent de leurs amis ou voisins pour leurs trajets, mais, à force de les solliciter, ils n’osent plus demander. Le transport solidaire, au contraire, c’est la liberté. »
En cinq mois, le référent a supervisé plus de 150 trajets sur sa commune. Il a lui-même pris le volant à l’occasion. Comme ce jour de décembre, resté gravé dans sa mémoire : « J’ai conduit une dame en bord de mer, à Plougrescant, dans un coin très sauvage. Cela faisait des mois qu’elle n’était pas sortie de chez elle, peut-être par pudeur de ne pas se montrer diminuée, sous oxygène. Elle était toute contente. Ça m’a fait chaud au cœur. »
S’il existait une carte de fidélité SoliTrégor, Codou Boucaud en serait la première bénéficiaire. Depuis que son mari a dû renoncer à conduire, cette habitante de Perros-Guirec fait appel à l’association « presque toutes les semaines ». Aujourd’hui, direction la ferme de ses anciens voisins, où elle a stocké du matériel pour son association d’aide humanitaire au Sénégal.
Alain Balouzet, son chauffeur, en est à son centième trajet. Arrivé il y a trois ans en Bretagne, ce pharmacien à la retraite a vu en SoliTrégor une occasion en or pour s’intégrer dans la commune. « Je rends service et en même temps, je fais des rencontres enrichissantes. Certaines personnes connaissent la région par cœur et me font découvrir des tas d’endroits ! »
Sur la route du retour, Codou Boucaud confie s’être « coupée des gens » après que l’état de santé de son mari, Alain, s’est dégradé. Leur stand de spécialités sénégalaises sur les marchés lui manque. « Mes clients étaient devenus mes amis. Quand on n’a plus de commerce, on ne voit plus personne », déplore la cuisinière de 69 ans. Et voilà que le bénévole lui apprend l’existence d’un petit marché de producteurs, à 10 minutes de route de chez elle.
« Oh, mais ça m’intéresse ! Est-ce que SoliTrégor pourrait m’assurer le transport ?
– Parlez-en à notre référent ! »
A la mairie de Kermaria-Sulard, Pierre Houssais profite de ses derniers jours de mandat pour faire avancer sa cause. « Le contexte des municipales est porteur pour nous, parce que le sujet des mobilités a une forte résonance électorale, avance l’élu. Pendant la période des vœux des maires, on parlait de nous, on m’a accueilli partout et j’en ai profité pour accélérer sur les adhésions. » Dans certaines communes réticentes ou hésitantes, un éventuel ralliement au projet se jouera après les élections.
Une fois lesté de son écharpe tricolore, le maire entend œuvrer à une couverture complète de l’agglomération de Lannion-Trégor, avant de faire germer des associations de transport solidaire à Guingamp et Saint-Brieuc, pour couvrir toutes les Côtes-d’Armor. « Nous bénéficions d’une écoute attentive du département, d’autant qu’on rend un service essentiel qui ne lui coûte pas un rond, glisse-t-il. Nous sommes complémentaires des réseaux publics de transport en commun et même des taxis. Nous ne sommes pas concurrents. »
Pour l’heure, l’association compte surtout sur le bouche-à-oreille pour s’agrandir. Depuis une vilaine luxation de l’épaule en octobre, Natacha* doit laisser sa voiture au garage. « C’est une amie qui m’a parlé de SoliTrégor, raconte cette mère célibataire. J’essaie de les solliciter le moins possible, parce que je ne veux pas surcharger les bénévoles, mais il y a très peu de bus. » Sa fille de 6 ans, qui doit être conduite à des rendez-vous médicaux chaque semaine, le vante avec ses mots : « C’est bien, c’est utile, et avec quelqu’un de SoliTrégor qui parle breton, on a fait des charades et des devinettes et j’ai bien aimé. »
Une fois remise d’aplomb, Natacha espère pouvoir rejoindre l’équipe des chauffeurs de Perros-Guirec, qui manque de bras. En attendant, elle s’attache à faire connaître le service. « Dans le bus, j’ai eu un bel échange avec une dame de 90 ans, qui doit planifier ses journées en fonction des horaires des lignes. Quand je lui ai parlé de SoliTrégor, c’était comme un cadeau de Noël. Elle a entrevu une liberté qu’elle n’a peut-être jamais connue. »
*Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressée.

9999999
