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Sa première apparition connue remonte à 2 000 ans avant notre ère, dans la vallée de l’Indus. On la retrouve dans la Chine des Han, dans la Bible et au XIVe siècle encore, Marco Polo décrit sous son nom un animal bien réel, le rhinocéros. Comme les dragons et les chimères, la licorne reste un animal mythique universel. Au XVIe siècle, le médecin Ambroise Paré devra encore combattre l’idée de son existence concrète. Pourquoi avons-nous donc tant besoin de cette étrange créature ?
Les huit mentions dans la Bible d’un animal à corne unique, que le moine Martin Luther traduira par Einhorn, licorne en allemand, sont sans doute pour beaucoup dans la croyance occidentale persistante en sa réalité, très tôt renvoyée à des lointains difficilement accessibles. À la différence d’autres créatures merveilleuses, elle présente du reste une certaine familiarité qui en fait un être crédible, rien moins que monstrueux. Qu’importe si on l’affuble de sabots fendus et d’une barbichette de chèvre, elle n’est après tout, aux yeux des Européens, guère plus surprenante qu’un kangourou ou un ornithorynque.
Elle hante l’imaginaire médiéval, comme dans la célèbre série de six tapisseries, dite de « La dame à la licorne », le chef-d’œuvre renaissant du musée du Moyen Âge de Cluny, à Paris. Dans cette œuvre, elle apparaît déjà blanche. Aux côtés d’une jeune femme, elle réaffirme sa chasteté ou sa pureté. Tout près d’elle, on trouve d’autres animaux, tous réels, même si l’un d’eux, un petit singe, est tout à fait exotique.
L’association à la virginité se retrouve aussi dans les tapisseries de la « Chasse à la licorne », propriétés depuis 1937 du Metropolitan Museum of Art à New York. Si la licorne est attirée par les jeunes filles, elle peut aussi les transpercer lorsqu’elles se révèlent impures. Animal traqué, la licorne peut devenir, par allégorie, une représentation christique. Féroce ou douce, la licorne est souvent associée à la force, sa corne évoque à la fois un troisième œil et une arme et revêt évidemment une dimension phallique.
Une corne magique, aux vertus curatrices
On lui attribue, comme à d’autres parties du corps de cet animal, des vertus curatrices. Des cornes de narval, une étrange licorne de mer, pour le coup bien réelle, longtemps fort rare, car il faut s’aventurer bien loin dans les mers septentrionales du côté du Groenland, du Canada et de la Russie, pour espérer en voir une et la pêcher, sont présentées longtemps comme celles de licornes et la preuve absolue de leur existence. Le nom latin du narval, dérivé du grec, a d’ailleurs gardé dans la nomenclature de Linné en 1758, la trace de ces anciennes légendes, monodon monoceros, qui n’a qu’une dent et qu’une corne, monoceros ayant été pendant longtemps l’autre nom, masculin cette fois, de la licorne.
Ces attributs se retrouvent, notamment dans le monde germanique, comme enseigne de quelques pharmacies, mais aussi dans les Wunderkammer, les cabinets de curiosité. En réalité, la corne du narval, qui peut atteindre deux mètres de long, est une dent, comme les défenses d’un éléphant, mais aussi un organe sensoriel qui permet à l’animal de percevoir les différences de pression, de température et de salinité. La nature est au moins aussi surprenante que notre imaginaire.
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Sa présence dans l’héraldique médiévale se prolonge au XXe siècle dans la publicité, bien sûr, où elle accompagne la communication visuelle des Messageries maritimes, une compagnie de transatlantiques sise à Marseille, et donne son nouveau nom à la marque d’automobiles Corre en 1907, pour vanter sa rapidité. La pop culture en fait dès les années 1980 un animal représentant à la fois la douceur et le rêve, une échappée possible hors de la dureté du monde réel.
Avant 1720
Dent de narval, bois sculpté et doré
Zwettl, Zisterzienserstift Zwettl (Autriche) © Zisterzienserstift Zwettl/Julia Leeb
Un symbole du droit à la différence et à la liberté
Elle n’en a pas perdu pour autant sa capacité à incarner la dualité ou l’ambivalence, à laquelle Carl Gustav Jung consacre de nombreuses pages dans son essai de 1944, Psychologie et alchimie. L’artiste allemande Rebecca Horn filme ainsi une jeune femme corsetée dont la tête est surmontée d’une immense corne : complexe de castration, conclurait Freud, créature hermaphrodite, ajouterait Jung, peut-être tout simplement une femme en majesté, chasseresse ou curatrice, si l’on veut à tout prix convoquer les significations anciennes, assurément un être en marge des normes de la société.
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De fait, dans le langage courant, la licorne incarne désormais ce qui échappe aux schémas attendus. Elle est ainsi devenue une icône de la culture queer, surtout chez les plus jeunes. Elle revêt alors une queue et une crinière arc-en-ciel. Ainsi la symbolique de la licorne, en constante évolution, aura survécu aux standards du cinéma commercial qu’elle aura finalement détournés.
De fait, ces images, changées en souvenirs d’enfance, sont devenues un outil de revendication des jeunes adultes soucieux d’affirmer leur droit à la différence. Dans un univers aux antipodes de celui évoqué par les licornes de dessins animés, les soldats homosexuels de l’armée ukrainienne en ont fait leur emblème.

Anastasiya Levytska
Ukraine, 2020
Tissu, broderie mécanique
Collection privée © Jens Ziehe, Berlin
► À voir : Exposition « Licornes ! » au musée de Cluny – musée national du Moyen Âge à Paris, du 10 mars au 12 juillet 2026.
► À lire : Béatrice de Chancel-Bardelot, Licornes ! Sur les traces d’un mythe, GrandPalaisRmnÉditions, 2026. Une anthologie, de Pline l’Ancien à Borges.

28 rue Sommerand
75005 Paris © Musée de Cluny


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