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17 mars 2026Après l’album Noir Anima sorti en 2023, le compositeur réunionnais Labelle revient avec Héva, une œuvre novatrice mêlant musique orchestrale, électronique, maloya, chant lyrique et théâtre. Son premier opéra est pensé comme un conte initiatique d’anticipation, racontant l’éveil d’une androïde conçue pour obéir, qui va peu à peu prendre conscience de sa condition et de son existence, et entamer une lutte pour sa liberté et ses droits. Une représentation a lieu le 18 mars au Châtelet à Paris. Entretien.
RFI Musique : Après avoir sorti plusieurs albums et EPs, comment vous est venue l’idée de créer un opéra ?
Labelle : Je rêvais de faire un opéra depuis une quinzaine d’années déjà. Étudiant, j’ai eu la chance de voir mon premier opéra – Macbeth de William Shakespeare [composé par Giuseppe Verdi, NDLR] à l’Opéra Bastille – et j’ai trouvé que c’était une forme incroyable. Je savais qu’un jour, je voudrais écrire un opéra. Pour moi, c’est un peu le long-métrage de la musique, tant sur le format que sur les moyens déployés, avec une grosse équipe à l’œuvre.
Ce conte traite de la condition humaine, et pour lui donner forme, vous avez décidé de mêler un pan de l’histoire du marronnage réunionnais à de la science-fiction ?
Oui, j’avais envie de faire un conte initiatique, philosophique, d’anticipation, qui traiterait de la condition humaine, des luttes, à travers le prisme du transhumanisme. Avec ma musique, je suis dans une dimension presque transcendantale et spirituelle, qui ne traite pas de lutte au premier abord. Mais j’avais en tête, un jour, d’aborder une question un peu plus sociétale et historique. Lors de la conception de cette œuvre, je me suis dit qu’il était temps que je parle de ce qui me concernait : c’est-à-dire de La Réunion, son histoire, et l’esclavage à travers une figure féminine. Mais je ne voulais pas faire un conte d’époque, avec les conditions des esclaves à l’époque. Choisir la science-fiction, c’est permettre de se placer dans un autre contexte que le passé et de traiter de sujets historiques, tout en y glissant des références actuelles, mais dans un univers virtuel.
Cet opéra est une histoire de science-fiction avec une androïde, qui est en quelque sorte une nouvelle incarnation de la figure légendaire de Héva [une esclave marronne réunionnaise qui se serait réfugiée dans le cirque de Salazie, dans le nord-est de l’île, avec son époux Anchaing, NDLR] dont elle porte le nom, avec deux questions essentielles : quand on est face à un être qui est en tout point ressemblant à une personne humaine, pourquoi est-ce qu’on ne la considère pas comme une personne humaine ? Et qu’est-ce qui nous définit comme être humain, dans son sens le plus primaire ?
Pourquoi avez-vous choisi la figure d’Héva spécifiquement ?
Parce que son histoire, avec la question de la liberté en toile de fond, n’a jamais été abordée en spectacle, comme cela. Pour certains, Héva est une légende, mais moi, je suis persuadé qu’elle a existé. L’histoire de son conjoint, l’esclave marron Anchaing, est attestée, et connue à La Réunion, mais étrangement, l’histoire d’Héva a été moins documentée alors qu’on dit qu’ils ont eu des enfants ensemble. Avec Hasawa, le poète et librettiste qui m’a accompagné dans la création de cet opéra, on a voulu se saisir de cette figure féminine qui s’est affranchie par elle-même. En croisant les données historiques, on se rend compte qu’Héva était probablement d’origine malgache. Donc dans l’opéra, celle qui incarne Héva, Mariamielle Lamagat, est, elle aussi, d’origine malgache. Pour plein de raisons, c’était la personne parfaite pour incarner Héva.
Au-delà de cette figure légendaire, on voulait parler des luttes et de l’affranchissement par soi-même, qui ont existé à travers toutes les époques et dans toutes les sociétés.
Dans votre opéra, il y a des références évidentes aux systèmes esclavagistes, au Code noir et à la manière dont on considérait les esclaves comme des meubles, avez-vous eu d’autres sources d’inspiration ?
Oui, je savais que je voulais parler de liberté, de la condition humaine et de dignité. Hasawa qui a co-écrit l’opéra avec moi, s’est lui intéressé aux luttes du XXe siècle, au mouvement pour les droits civiques aux États-Unis, à la non-violence et sur les luttes actuelles qui façonnent notre société. Dans Héva, sous couvert de lois de la robotique protectrice pour les êtres humains, on parle de servilité, et des parallèles peuvent être faits avec l’esclavage moderne que nous connaissons aujourd’hui. Il y a des références historiques et sociétales dans l’œuvre, mais c’est aussi un opéra qui se voulait accessible, traitant de valeurs universelles. Et il n’y a volontairement aucune indication quant au lieu et la période où se déroule le conte.
Héva bouscule les codes de l’opéra, diriez-vous que c’est un peu un ovni dans son genre ?
Pour Héva, on a créé un langage nouveau de l’opéra, qui autorise l’interstice, la créolité tout en respectant les caractéristiques de l’opéra, dont le dialogue chanté. C’était un défi artistique. On bouscule un peu les codes aussi avec la présence de l’orchestre sur scène. Il est intégré à la scénographie et devient même, à un moment donné, un personnage de l’histoire, et je trouve ça incroyable.
Puis, l’opéra est majoritairement en français, mais le créole réunionnais apparaît dès le début avec des mots, des bribes de phrases qui viennent dans l’esprit de l’androïde. Plus la pièce avance et plus la langue créole s’installe chez l’androïde, pour exprimer ses désirs profonds et ses émotions. Son humanité passe par le créole.
L’opéra est un conte d’anticipation, qui évoque la place des androïdes dans la société, pourquoi avoir raconté une histoire sous le prisme des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle ?
Avec Hasawa, on a été très inspiré par ChatGPT. On s’est demandé ce que ça ferait dans un futur, pas si lointain, d’avoir des androïdes avec de l’Intelligence artificielle implantée. Est-ce que l’on aurait des androïdes qui se comporteraient comme ChatGPT, tout le temps poli et serviable à n’importe quelle heure de la journée ? C’est criant à quel point l’IA est dans une forme de servilité monstrueuse. Les hommes créent des êtres artificiels qui sont à leur service. Et ce point-là nous a vraiment intéressés.
Votre musique évoque souvent l’univers, l’ancestralité et la nature. Héva invite à une réflexion profonde sur notre humanité. Est-ce que cet opéra est en quelque sorte un continuum de vos précédents projets ?
Oui, complètement. Le cosmos, la nature primaire, les étoiles, l’esprit et l’énergie façonnent mon travail et mon univers. Dans ma tête, quand je crée, il y a une réelle chronologie entre tout ce que je fais et cet opéra a été pensée comme une extension de mes précédentes créations.
Héva au Théâtre du Châtelet le 18 mars 2025
Source : www.rfi.fr

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