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Il faut lire et écouter le président Trump. Les mots qu’il emploie ne sont pas anodins. Lorsque les Etats-Unis et Israël déclenchent, au mépris du droit international, la guerre contre l’Iran le 28 février, Trump place son attaque dans le temps long : depuis quarante-sept ans, le régime iranien a menacé les Etats-Unis, dit-il, citant par exemple la prise d’otages de l’ambassade américaine de Téhéran en 1979 et l’attaque contre les marines de Beyrouth en 1983. L’objectif est alors d’encourager un changement de régime.
Au jour 2 de la guerre, dimanche 1er mars, Trump explique qu’il « s’est toujours agi d’un processus de quatre semaines. Nous avons estimé que la guerre durerait quatre semaines. Nous avons estimé que ce serait environ quatre semaines ». Le lendemain, lundi 2 mars, Trump parle de nouveau d’une guerre de quatre ou cinq semaines : « Nous avons anticipé quatre ou cinq semaines, mais nous avons la capacité de poursuivre la guerre beaucoup plus longtemps que cela… Quoi qu’il en coûte. » Et de préciser, au jour 7 de la guerre, vendredi 6 mars : « Il n’y aura aucun accord avec l’Iran, si ce n’est une capitulation sans condition ! »
Mais, soudainement, lundi 9 mars, Trump dit que la guerre est « achevée, pour l’essentiel ». Elle se terminera « bientôt, très bientôt », quoiqu’on n’observe aucun fléchissement du régime iranien. La guerre est, selon lui, « un énorme succès ». « Nous avons gagné, à bien des égards », conclut-il. Et le secrétaire à la Guerre de préciser le lendemain que c’est Trump, et lui seul, qui décide du tempo de la guerre et de ses objectifs, comme pour expliquer la contradiction. Seul Trump peut décider si l’objectif est atteint. Seul lui peut interpréter la réalité.
Rendre deux choses contradictoires simultanément possibles
Que signifient ces revirements ? Il ne faut pas sous-estimer Trump. Il ne s’agit pas simplement d’impulsivité, d’inconséquence, d’hésitation, d’impréparation ou de manque de clarté dans la définition des objectifs de la guerre. Derrière cette apparente incohérence, Trump garde en réalité toutes les options ouvertes. Lorsqu’il dit que la guerre est déjà un « énorme succès » ; que les Etats-Unis ont « gagné, à bien des égards », ou que la guerre est « très en avance sur le calendrier », il entretient savamment l’ambiguïté, c’est-à-dire une situation où deux choses contradictoires sont simultanément possibles. Il faut comprendre Trump littéralement, comme s’il se parlait à lui-même pour justifier ses décisions futures.
Pragmatique et mouvant, Trump a une vision transactionnelle des choses et des rapports humains : il ne se sent pas lié par le passé ni par ses propres propos ; seul compte le présent. Le passé peut donc être réécrit en fonction du moment et de la situation. Dans un monde orwellien où la réalité est interprétable comme bon lui semble, la victoire ne peut plus être mesurée de manière objective en fonction de buts préalablement définis. Mais les commentateurs européens qui ne le prennent pas au sérieux ont tort de n’y voir que incohérence et hubris. C’est oblitérer la rationalité sous-jacente aux décisions de Trump.
Derrière sa récente volte-face, il faut relever deux faits d’importance. Tout d’abord, l’augmentation des cours du pétrole et du gaz : 20 % du commerce mondial du pétrole passe par le détroit d’Ormuz, détroit stratégique pour l’économie mondiale et menacé par l’Iran. Les données suggèrent que le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz a baissé de 75 % entre le début de la guerre et le 9 mars, et se trouve quasiment à l’arrêt depuis. Cela affecte non seulement le cours des hydrocarbures, mais aussi la sécurité de l’approvisionnement énergétique, les importations en nourriture des pays du Golfe, les coûts d’assurance, l’inflation aux Etats-Unis, etc. Lundi 9 mars, le prix du baril a brièvement dépassé les 118 dollars, au plus haut depuis l’été 2022. A l’ouverture des marchés, le cours du Brent s’est envolé de 30 % en l’espace de quelques heures. La prise de parole de Trump le même jour ne peut être une coïncidence.
Ensuite, la réaction des marchés financiers américains. L’index du Dow Jones perd 3 % les sept jours qui précèdent. Lundi 9 mars, il perd encore près de 800 points pour atteindre 46 722,79 points à 10h30, soit une perte de 1,65 % en à peine une heure. Une chute remarquable. Ce n’est d’ailleurs pas la chute des marchés financiers européens ou asiatiques qui précipite la prise de parole de Trump, mais bien la chute brutale des marchés américains. Après son allocution du 9 mars, les marchés se calment : le cours du pétrole baisse, les marchés financiers se ressaisissent.
Ces derniers jours, malgré les bombardements meurtriers incessants, l’Iran reste en mesure d’imposer un blocus du détroit d’Ormuz. Avec des drones peu chers (des dizaines de milliers de dollars) face aux coûteux missiles intercepteurs américains (des millions de dollars), il menace tout navire qui passe. La réponse des marchés est cinglante : le cours du pétrole repasse la barre des 100 dollars, le Dow Jones reprend sa baisse pour clôturer à 46 558,47 points vendredi 13 mars.
Le levier des marchés
Clairement, Trump est sensible à la réalité économique américaine qui le rattrape. L’Iran a trouvé son talon d’Achille. Avec une certaine fébrilité, le président américain tente désormais de rassurer les marchés tous azimuts : bombardements redoublés, tentatives d’intervenir directement sur les marchés, suspension des sanctions pétrolières contre la Russie, appel aux autres nations pour libérer le passage du détroit d’Ormuz, etc. Rien n’y fait.
Cela n’est pas sans rappeler son rétropédalage concernant le Groenland en janvier. C’est au lendemain d’une chute brutale des marchés financiers américains, postérieure à la riposte de l’Union européenne (UE) qui menaçait de répliquer sur les droits de douane, que Trump abandonne l’idée d’envahir militairement l’île arctique. Cette baisse des marchés a sans doute davantage influencé sa décision que les gesticulations politiques de l’UE.
Il semble que l’Iran ait bien compris la leçon, en déplaçant les enjeux du conflit sur le plan économique. Les Etats-Unis sont la première puissance militaire et nul ne peut lui résister. Mais des pays plus faibles peuvent s’opposer à Trump, s’ils disposent d’un pouvoir de nuisance. Or, avec lui, un pouvoir de nuisance efficace passe non plus par la négociation directe, mais par l’influence indirecte et la manière de peser sur les marchés financiers américains.
Les marchés offrent ainsi un paratonnerre contre Trump, pour qui a la capacité de les orienter. Leur volatilité apporte une sanction collective, anonyme, face aux excès d’une politique militariste. C’est la revanche de la main invisible chère à Adam Smith. Un acteur comme l’Union européenne, malgré sa faiblesse politique, aurait donc elle aussi la capacité de résister au diktat américain, en influençant les marchés à travers ses politiques commerciales, financières et réglementaires.
En définitive, dans les interactions, le plus fort n’est pas nécessairement le plus puissant. Mais celui qui détient un pouvoir de nuisance sur l’autre et qui est capable d’infliger un coût à l’autre sans considération du coût qu’il subit lui-même. Le pouvoir n’est donc pas seulement une question de rapport de force objectif, mais également une question de perception, de persistance et de détermination. C’est ce que soulignait déjà le prix Nobel d’économie 2005 Thomas Schelling, l’un des pionniers de la théorie des jeux, dans son classique « Strategy of Conflict » : le plus fort n’est pas celui qui a le plus de capacités, de puissance ou de statut, mais celui qui n’a pas peur de s’engager devant toutes les conséquences qu’implique un conflit.
BIO EXPRESS
Marwan Sinaceur, titulaire d’un doctorat de l’université Stanford (Etats-Unis), est professeur de psychologie sociale à l’Essec. Il est spécialiste de la résolution des conflits, des émotions humaines et de la culture arabe.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
Source : www.nouvelobs.com

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