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Le refus a été net, catégorique – et cathartique. Les unes après les autres, les puissances européennes ont rejeté la demande du président américain, Donald Trump, qui leur enjoignait de s’engager à ses côtés dans sa guerre au Moyen-Orient. De Varsovie à Madrid, des plus proches alliés de Washington aux plus sceptiques, les dirigeants européens ont serré les rangs pour faire passer le message : “Cette guerre n’est pas la nôtre.”
Ce refus collectif de satisfaire à la demande de Trump – qui exigeait de l’aide pour rouvrir le détroit d’Ormuz par la force, faute de quoi, menace-t-il, l’avenir de l’Otan sera “très mauvais” – s’est distingué à la fois par sa force et son unanimité. Cette unité était d’autant plus remarquable qu’elle succédait à deux semaines de chaos entre les capitales européennes, divisées sur la guerre contre l’Iran. “Les États-Unis et Israël ne nous ont pas consultés avant cette guerre, a déclaré le chancelier allemand, Friedrich Merz. La question d’une participation militaire allemande ne se pose pas.”
Même opposition de la part de l’Italie, de la France, de la Grèce et de l’Espagne. Quant au Royaume-Uni, le Premier ministre, Keir Starmer, a indiqué qu’il ne “se laisserait pas entraîner dans un conflit étendu”. Même la Pologne, partenaire militaire le plus dévoué de Washington de ce côté de l’Atlantique, a exclu de se joindre à l’armada de Trump pour rouvrir le point de passage des livraisons mondiales de pétrole.
Fini les sourires forcés ?
Face à un conflit où elle risque d’avoir peu d’influence mais beaucoup à perdre, l’Europe parle d’une voix et envoie un message clair – une situation qui contraste avec les profondes divisions qu’avait provoquées la guerre de George W. Bush en Irak il y a vingt ans. Signe aussi que le Vieux Continent ne pense plus que satisfaire aux exigences de Trump soit la seule option possible.
Des États européens prêts à sécuriser Ormuz… Mais pas tout de suite
La déclaration commune est presque passée inaperçue, le jeudi 19 mars. Cinq puissances militaires européennes (Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie et Pays-Bas), auxquelles s’ajoute le Japon, se sont déclarées “prêtes à contribuer aux efforts appropriés pour garantir la sécurité de la navigation dans le détroit [d’Ormuz]”. S’agit-il d’un assouplissement – déjà – du non ferme adressé à Washington, pour contrer les effets sur l’économie mondiale du blocage de cette voie commerciale ? Évitons les conclusions hâtives. Quelques heures plus tard, trois de ces pays – le Royaume-Uni, la France et l’Italie – ont clarifié leurs intentions : aucune intervention militaire n’est envisagée. Leur implication n’aurait lieu qu’après la mise en place d’un cessez-le-feu, dans le cadre d’une initiative multilatérale.
Reste à savoir combien de temps cette unité durera, si l’UE se dirige vers l’autonomie stratégique que la France et plusieurs autres pays appellent de leurs vœux depuis longtemps, et si elle parviendra à s’adapter à la conflictualité du nouveau monde créé par le président américain.
Pendant l’essentiel du début du second mandat de Trump, l’Europe s’était résignée à répondre aux crises lancées par la Maison-Blanche avec des sourires forcés, des signes d’apaisement et des efforts aussi laborieux que répétés pour parvenir à un semblant de consensus.
Des questions à la pelle
L’UE s’est trouvé une nouvelle manière de garder le sourire, d’encaisser et de voir plus loin que les menaces de Trump contre l’Otan, que sa guerre des tarifs douaniers et autres rançonnements commerciaux, que ses rencontres avec le président russe, Vladimir Poutine, et ses tentatives d’intimidation à l’encontre du Groenland. Reste que la guerre en Iran la met face à une question existentielle : comment poser les jalons d’un avenir indépendant sous la menace d’un président aussi agressif qu’imprévisible ? Que faire après avoir passé huit décennies à donner la priorité à l’alliance transatlantique par rapport à tout le reste ?
Les Européens parlent de plus en plus ouvertement de devenir plus indépendants des États-Unis ces dernières années, remettant au goût du jour une position d’abord défendue par la France, dont la méfiance à l’égard de Washington remonte à la présidence de Charles de Gaulle. Ainsi, le président français a déclaré que la France pourrait déployer des navires pour escorter les pétroliers dans le détroit d’Ormuz, mais uniquement “lorsque la situation sera calmée” – excluant de fait le genre d’intervention réclamée par Trump.
Prise de conscience
C’est toutefois le refus tranchant du chancelier allemand qui a marqué les esprits. Il a en effet été formulé alors que début mars, le même Friedrich Merz déclarait, dans la magnificence dorée du Bureau ovale, qu’il “soutenait” la campagne militaire de Trump contre Téhéran, quel que soit son caractère illégal.
Le revirement allemand témoigne d’une prise de conscience au sein de l’UE où, selon les diplomates, on voit de plus en plus clairement où se situent les lignes à ne pas franchir. À l’heure où le conflit en Iran est passé d’une opération de bombardement éclair menée par les Américains et les Israéliens à une authentique guerre régionale sans issue évidente, les capitales européennes osent de plus en plus résister au président américain et à ses virulentes critiques contre ses partenaires de l’Otan.
“Après la crise du Groenland, qui n’est même pas encore résolue, Trump donne un nouveau coup de couteau dans l’alliance transatlantique, résume Laura von Daniels, membre du SWP, un think tank de politique étrangère situé à Berlin. Ses menaces sont de plus en plus fréquentes, ce qui va pousser les Européens à accélérer la recherche de solutions autres.”
Sentiment de trahison
La décision américaine d’abandonner les efforts diplomatiques et d’attaquer l’Iran passe d’autant moins bien que de nombreux responsables européens considéraient l’accord de 2015, négocié par Bruxelles pour mettre terme au programme nucléaire iranien, comme l’une de leurs plus grandes réussites au plan international. Donald Trump a retiré les États-Unis de cet accord lors de son premier mandat. Presque tous les dirigeants européens restent également inflexibles dans leur soutien à l’Ukraine et à son président, Volodymyr Zelensky, malgré la préférence affichée de Trump pour Poutine.
Au-delà des discours, le bloc européen présente pourtant de nombreuses fissures que le conflit au Moyen-Orient révèle. Les dirigeants européens se sont ouvertement affrontés sur la légalité de ce conflit et le rôle de l’UE en tant qu’arbitre moral. “Les problèmes d’alignement s’aggravent sur le plan de la politique étrangère, a déclaré un ministre des Affaires étrangères européen. Chaque nouvelle crise géopolitique nous déchire un peu plus et montre de plus en plus crûment que nous ne sommes pas capables d’agir comme un bloc uni.”
Unité de façade
En réalité, rares sont les domaines dans lesquels l’Union fait front commun dans ses réponses concrètes au conflit et à ses répercussions. De même qu’avec les droits de douane de Trump ou ses revirements d’attitude à l’égard de la Russie, les capitales européennes savent qu’elles ne disposent que de peu d’options pour faire face à la politique étrangère imprévisible de la Maison-Blanche.
“Les pays européens n’ont même pas été consultés avant le déclenchement de cette guerre, et n’ont pas la moindre envie d’aider [Trump] à la mener, explique un responsable européen. Mais nous sommes parfaitement conscients que nous subissons l’essentiel de ses conséquences, et c’est de ces sujets concrets que nos dirigeants parlent à présent.” L’Europe importe 90 % de son gaz et de son pétrole, ce qui la rend infiniment plus vulnérable aux hausses de prix de l’énergie engendrées par ce conflit que les États-Unis.
Le tabou russe
La Commission européenne a indiqué que les gouvernements nationaux pourraient recourir aux subventions pour amortir ce choc. Mais les petits pays d’Europe du Nord ou le Benelux craignent que cette décision profite surtout aux États européens les plus riches et crée un déséquilibre au sein du marché unique.
Certains pays, dont l’Italie, ont appelé à une réforme, à un assouplissement, voire à l’abandon de la taxe carbone européenne. Leurs détracteurs rétorquent que cette décision serait particulièrement injuste pour les pays qui ont investi dans la production d’énergie à bas carbone en raison de cette taxe.
C’est toutefois le Premier ministre belge, Bart De Wever, qui a lancé l’idée la plus incendiaire le [14 mars] en proposant une “normalisation” des relations avec Moscou afin de regagner un accès aux exportations russes d’énergie bon marché. “En privé, les dirigeants européens sont d’accord avec moi, mais personne n’ose le dire tout haut”, affirme le dirigeant belge dans le journal L’Écho. “ll ne reste qu’une solution : parvenir à un accord.” Entretemps, De Wever est revenu sur ses propos, arguant qu’ils ont été sortis de leur contexte, mais certains craignent que ceux-ci n’encouragent des dirigeants pro-Kremlin comme le Hongrois Viktor Orban, qui ne cesse de critiquer la stratégie européenne de soutien maximal à l’Ukraine et de sanctions économiques contre le Kremlin.
Le cobaye espagnol
Le refus européen de s’engager dans le détroit d’Ormuz est l’opposition la plus nette formulée par le Vieux Continent depuis l’épisode groenlandais, qui l’avait poussé à resserrer les rangs autour du Danemark.
Depuis la crise du Groenland, les diplomates des Vingt-Sept font état d’un plus large consensus pour accélérer leur prise d’indépendance et limiter les risques que représente le gouvernement Trump, notamment dans les secteurs de la défense et de la sécurité. En attendant, tous se demandent jusqu’où jouer l’apaisement avec le président américain.
Le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez a été le premier dirigeant européen à condamner la guerre de Trump en Iran, dès les premiers bombardements sur Téhéran, ce qui correspond à sa position de premier détracteur européen de Washington. Furieux de ne pas pouvoir utiliser certaines bases militaires espagnoles pour frapper l’Iran, Donald Trump a brandi la menace d’un embargo commercial contre l’Espagne. La confrontation entre Sanchez et Trump sur cette guerre “illégale” a permis aux partenaires européens de réagir d’une autre manière aux coups de sang du gouvernement Trump.
“Et jusqu’à présent, la méthode a fait ses preuves, car nous attendons toujours des représailles dignes de ce nom [contre l’Espagne]”, souligne Kristina Kausch, vice-directrice générale du German Marshall Fund des États-Unis [un groupe de réflexion transatlantique]. “Derrière les portes closes des capitales européennes, les prises de position espagnoles suscitent beaucoup de sympathie”, ajoute-t-elle.
“Intentionnellement ou non, l’Espagne est en quelque sorte devenue le cobaye de l’Europe. Attendons de voir ce qu’il arrive à l’Espagne et ensuite, certains lui emboîteront peut-être le pas.”
“Qui veut mourir pour les pays Baltes ? ”
Mais certains pays comme les États baltes, qui considèrent Washington comme leur seul véritable rempart contre la Russie, voient Trump comme un allié indispensable.
“Bien sûr, beaucoup clament haut et fort leur volonté de s’affranchir des États-Unis. Mais combien d’entre eux seraient prêts à envoyer des troupes se battre et mourir dans les pays Baltes ?” interroge un haut diplomate d’un État d’Europe de l’Est. Même les responsables des pays les plus prompts à développer ce qu’on appelle une autonomie stratégique vis-à-vis des États-Unis sont conscients que Trump conserve de nombreuses options pour infliger de sévères représailles à l’Union européenne et à ses États membres.
Malgré leur refus collectif de céder aux exigences de Trump et de s’engager dans un conflit qui dégénère, les dirigeants européens demeurent plongés dans une crise économique et diplomatique qui ne leur laisse que peu d’options satisfaisantes.
Capacités militaires inégales
Alors que le conflit dans le Golfe continue de s’enliser, il sera de plus en plus compliqué d’apporter une réponse unifiée au vu des capacités militaires inégales des pays du bloc et des divers liens entretenus avec cette région, analyse un conseiller à la sécurité européen. L’Allemagne et l’Italie ont peu de choses à offrir.
La France, qui déplore un mort et dont les troupes stationnées à Dubaï ont été ciblées par un drone iranien, a envoyé son porte-avions Charles-de-Gaulle dans l’est de la Méditerranée – mais pas dans le détroit d’Ormuz. Elle a également réparti huit frégates en Méditerranée et dans le golfe Arabo-Persique. Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne entre 2019 et 2024, estime que le bloc, qui cherche à créer un cadre formel pour sa politique étrangère depuis 1992, repose toujours sur une “structure inadaptée” pour gérer des crises telles que la guerre en Iran.
“L’UE a été conçue pour résoudre des problématiques intra-européennes dans un monde non globalisé. Elle n’est pas organisée pour faire face à ce genre de crise”, déplore l’ancien diplomate espagnol.
“Transformer le pétrolier en jet-ski”
Certains responsables ont évoqué l’idée d’un vote à la majorité sur les questions de politique étrangère et sécuritaire – comme c’est le cas dans certains domaines tels que le commerce –, mais nombre de capitales rechignent à l’idée de perdre leur droit de veto sur un enjeu national aussi crucial. D’autres soulignent que, même si la prise de décision en serait accélérée, cela ne résoudrait pas le problème fondamental d’entendre si souvent vingt-sept voix dissonantes alors même que le bloc se trouve plongé dans un chaos mondial. Cela ne remédierait pas non plus au fossé qui sépare l’Europe des États-Unis en matière de puissance militaire ni en matière de poids économique que les deux puissances sont prêtes à engager.
Les grandes puissances comme l’Allemagne et la France sont paralysées par leur incapacité à trouver des consensus rapides ou à faire des concessions sans affaiblir aucune des parties. Afin d’atteindre leurs objectifs en matière de politique étrangère, elles optent donc pour des groupes plus informels tels que la “coalition des volontaires” en soutien à l’Ukraine, qui compte également le Royaume-Uni et d’autres partenaires non-européens. “Tout ce projet n’a pas été conçu dans cette perspective. On ne peut pas bâtir patiemment un consensus dans un contexte de crise géopolitique imprévisible”, juge un autre haut diplomate européen. “Nous n’avons pas réussi à transformer le pétrolier en jet-ski, ajoute-t-il. Et maintenant, le pétrolier se retrouve coincé dans le détroit d’Ormuz.”
Source : www.courrierinternational.com

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