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(Loiret).– Installé dans sa permanence de campagne de la rue commerçante de Montargis, le candidat du Rassemblement national (RN) aux municipales a la poignée de main ferme, le sourire avenant mais un problème : il ne sait pas s’il a le droit de répondre à Mediapart. Côme Dunis sort donc pour téléphoner au député de la circonscription, Thomas Ménagé, afin de s’enquérir des consignes. Après quelques minutes, le couperet tombe : « On ne vous empêchera pas d’écrire votre article, mais on ne vous répondra pas à trois jours du second tour. »
Contacté par téléphone dans la foulée, Thomas Ménagé justifie sa décision : « Vous parler ne nous apporterait rien, c’est une perte de temps à trois jours du second tour. » Il consent tout de même à prendre quelques minutes pour se satisfaire « en toute immodestie » de son travail d’implantation locale. « Le boulot du député que je suis et le travail que je fais avec les élus de tous les partis porte ses fruits, les gens voient bien qu’on est très loin de la caricature qu’on fait de nous, qu’on n’est pas xénophobes, qu’on travaille avec tout le monde », proclame-t-il auprès de Mediapart.
Arrivé en tête au premier tour, avec 29,5 % des suffrages exprimés, devant le maire sortant de droite et deux listes de gauche, le candidat du RN nourrit de bons espoirs de ravir la mairie dimanche 22 mars, à l’issue d’une triangulaire contre la droite et la gauche, quatre ans après que Thomas Ménagé a conquis la circonscription.
Porte-parole du groupe RN à l’Assemblée nationale, directeur de campagne du parti pour les prochaines législatives, Thomas Ménagé, 34 ans, incarne la stratégie des nouveaux élu·es du RN : omniprésent sur son territoire, attentif aux événements locaux, il envoie ses condoléances à chaque décès dans une famille, ses félicitations à chaque médaille du travail.
En 2024, le député a frôlé la réélection dès le premier tour (49,6 %), preuve de la réussite de son implantation, récompensée un an plus tard par l’organisation, dans un champ d’une commune voisine de Montargis, d’un grand raout rassemblant tous les alliés européens du RN. Un collectif d’habitant·es s’était alors mobilisé pour organiser un contre-rassemblement, emmené par la responsable associative Sylvie Braibant et Bruno Nottin, candidat communiste battu au second tour en 2024, désormais tête de liste de la gauche unie.
Double menace sur l’agglomération
« L’esprit du 9 juin s’est un peu étiolé… », regrette Sylvie Braibant, déçue que la gauche ait dû attendre le second tour pour s’unir face à une extrême droite gagnant chaque jour du terrain. Journaliste à la retraite, coprésidente des « Amies et amis de la Commune de Paris 1871 », elle se désole de l’installation d’un véritable « petit fief » du RN, qui « siphonne de plus en plus la droite locale » dans le Montargois. « L’hégémonie est vraiment du côté du RN, on le sent quand on tracte et on milite, abonde Nathalie, militante dans le collectif « Loiret soulève-toi ». Et sur Facebook, c’est encore pire, la parole raciste est vraiment libérée, ça fait peur. »
Les révoltes urbaines qui ont suivi la mort de Nahel Merzouk à l’été 2023 ont achevé de conforter une partie de la population dans sa peur de l’insécurité. Cédric Gallineau, habitant de la ville, est devenu une icône de l’extrême droite en ligne pour avoir repoussé, armé d’une épée, des émeutiers qui s’en prenaient à son pavillon.
Le « chevalier de Montargis », comme Valeurs actuelles l’a surnommé, a apporté son soutien à la liste RN par une vidéo dans laquelle il attaque nommément Bruno Nottin, l’accusant de faux en écriture publique dans le cadre de son emploi de greffier au conseil de prud’hommes. Le candidat communiste a annoncé à Mediapart son intention de porter plainte.
Installé dans le salon de Sylvie Braibant, il rappelle que Montargis est l’endroit où le RN a réalisé son plus faible score lors des législatives de 2024 – il a tout de même fait 47 % au second tour. Bruno Nottin décrit le maillage patient du RN dans les petites communes rurales, ramenant de nombreux maires sans étiquette dans son giron, sur une terre « depuis longtemps, idéologiquement, de droite assez dure ». « Il a profité de la décomposition du système Jean-Pierre Door, l’ancien député-maire de droite pendant vingt ans, qui était sur cette ligne : il était Manif pour tous », rappelle-t-il.
Surtout, cette montée de l’extrême droite « gangrène la vie politique, la vie publique », dit le communiste : « On sent qu’il y a une parole raciste décomplexée, une violence qui augmente : j’ai eu des menaces, ma voiture a été taguée. Il y a eu, évidemment, le cas de Divine, qui est sur notre liste… » En 2024, les équipes de l’émission « Envoyé spécial » avaient filmé les violentes insultes racistes proférées quotidiennement à l’égard de Divine Kinkela, habitante de Montargis, par ses voisins, fervents supporteurs de Jordan Bardella.
Sur son téléphone, Bruno Nottin dégaine une publication Facebook d’un soutien de la liste RN, « ami » sur le réseau social avec le candidat d’extrême droite : une photo d’une arme à feu et de balles, accompagnée de la légende « idéal pour se munir de toute agression… et pour tenir éloignées les raclures musulmanes islamiques présentes en France ».
À Amilly, inquiétude sur la vie associative et culturelle
Malgré cette ascension qui semble inexorable, le candidat de la gauche désormais unie veut croire que « la présence d’une gauche qui s’assume est aussi un moyen efficace de lutter contre l’extrême droite ». « Paradoxalement, le RN n’a jamais été aussi haut, et en même temps, la gauche a une possibilité de gagner la mairie pour la première fois depuis 2001 », dit-il. Et d’évoquer le contre-exemple de la commune limitrophe d’Amilly, où le RN a engrangé 45 % des suffrages exprimés au premier tour, face à la liste divers droite adoubée par le maire sortant, qui ne se représente pas après trente-sept ans de mandat.
Moins connue que Montargis, Amilly représente pourtant le meilleur espoir du parti d’extrême droite dans le Gâtinais. Limitrophe, la commune de 13 000 habitant·es s’étend sur un territoire douze fois supérieur à sa voisine : 55 kilomètres carrés de zones pavillonnaires et de champs, installés entre une immense zone commerciale, une zone industrielle et l’hôpital de l’agglomération. Ici, le candidat RN Tom Collen-Renaux est donné favori. Une troisième liste citoyenne opposée à la mairie en place a décidé de se maintenir, rendant une victoire envisageable pour le parti de Jordan Bardella.
Magistrat au tribunal administratif de Melun (Seine-et-Marne), au sein duquel il juge les cas relatifs au droit des étrangers et étrangères, Tom Collen-Renaux espère conquérir la commune en misant sur la même formule que les autres candidat·es RN : le triptyque sécurité-propreté-baisse des impôts. Avec une particularité : l’attaque d’une vie culturelle qualifiée de « trop élitiste » à Amilly. Le maire depuis 1989, Gérard Dupaty, a fait de sa commune un haut lieu de la musique baroque. Passionné d’art, il a également œuvré à la transformation d’un ancien bâtiment industriel en centre d’art contemporain, labellisé d’intérêt national.
Financé à 50 % par la mairie, le centre Les Tanneries propose un accès gratuit pour toutes et tous, reçoit 12 000 visiteurs et visiteuses par an, parmi lesquel·les une grande majorité de scolaires de la région, et insiste sur son rôle de médiation culturelle. « On ne voudrait pas que tout cet engagement soit jeté à la poubelle au nom d’une volonté expiatoire de dire : “Regardez comme c’est différent maintenant”, pointe un acteur régional du monde de la culture, qui préfère garder l’anonymat. Ici, on est fiers des Tanneries, ils ne sont absolument pas dans un rapport élitiste à la culture, coupé du territoire. Bien au contraire. »
Ici, les gens ne savaient pas vraiment faire campagne, ils n’avaient pas l’habitude : le maire sortant était élu au premier tour à chaque fois.
À quelques kilomètres de là, Ihssane Kaf reçoit dans son pavillon, entouré de sa famille. Ingénieur informatique, il fait partie de ces nombreux Parisiens et Parisiennes qui sont venu·es, il y a une vingtaine d’années, trouver à Amilly un morceau de campagne à une heure de la capitale. Il télétravaille, mais continue de se rendre à Paris en train deux jours par semaine, comme beaucoup d’habitant·es de l’agglomération.
En 2016, il a fondé l’association Le Partage, qui s’est d’abord investie pour financer des projets humanitaires pour les enfants syrien·nes pendant la guerre, avant de devenir une pierre angulaire du tissu associatif local : aide aux devoirs, ateliers de couture, soutien aux personnes âgées pendant le covid, collectes pour soutenir les victimes de catastrophes naturelles…
Très engagé, Ihssane Kaf « donne un coup de main » à la liste soutenue par le maire sortant, pour faire battre le RN qui « fait du porte-à-porte depuis déjà six mois ». « Ici, les gens ne savaient pas vraiment faire campagne, ils n’avaient pas l’habitude : le maire sortant était élu au premier tour à chaque fois », raconte-t-il. Il s’inquiète surtout de voir l’extrême droite aux portes de la mairie d’une ville « qui n’a pas de dette, qui va bien, avec une grosse vie associative, de la culture… ».
Les résultats du premier tour ont un peu attaqué le naturel optimiste d’Ihssane Kaf, qui dit avoir pris « un gros coup de massue », en découvrant que « des gens très gentils, avec qui [il] prend le train », se sont engagés avec le RN. Mais le père de famille veut encore croire à un sursaut pour le second tour.
Si son association n’est pas dépendante de financements de la mairie, il peut aujourd’hui compter sur une mise à disposition facilitée de locaux pour les activités qu’il organise, et observe avec appréhension le traitement par les mairies RN du tissu associatif des communes. « Je me suis demandé si je continuais la vie associative… mais je ne vais pas lâcher, je le fais pour les enfants, souffle-t-il en contemplant son jardin. Notre ville est paisible, ce qui domine, c’est vraiment un sentiment d’énorme gâchis. »
Source : www.mediapart.fr

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