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Le sociologue Patrick Lehingue, coauteur avec Bernard Pudal de l’ouvrage Du FN au RN. Les raisons d’un succès (Puf, 2026), a passé au peigne fin les résultats du Rassemblement national (RN) au premier tour des élections municipales, dans les cent premières villes de France en termes de population. Pour Mediapart, il rend ses premières conclusions.
Elles témoignent – avec des contrastes et en dépit des résultats moins mauvais qu’escompté du parti Les Républicains (LR) – d’une progression impressionnante du parti d’extrême droite dans des communes de taille modeste. Distinguant les villes « dans lesquelles le RN progresse, et celles qu’il a réussi à conquérir », il constate que « le RN promet un avenir plus radieux » dans les villes pauvres, et « bénéficie désormais d’un phénomène de vote utile » dans les villes plus bourgeoises.
« Mediapart » : Le RN attendait beaucoup de ses résultats aux municipales. Comment analysez-vous ceux du premier tour ?
Patrick Lehingue : J’ai établi une base de données sur les cent premières villes en termes de population. On constate tout d’abord que l’implantation de son offre électorale n’a pas beaucoup progressé : les listes RN étaient absentes dans dix-huit de ces cent villes cette année – c’était le cas dans vingt-quatre d’entre elles aux municipales de 2020. Le RN ne réussit donc toujours pas à couvrir tout le territoire urbain.
Évaluer les résultats est plus compliqué puisque cela dépend des étalons de référence que l’on se donne. Sur les quatre-vingt-deux villes dont je vous parle, il y en a dix-sept dans lesquelles le RN obtient plus de 20 % des suffrages exprimés. Ou peut juger que ce résultat est relativement modeste, car très en deçà des scores obtenus par Marine Le Pen à la présidentielle, par les candidats RN aux législatives ou par Jordan Bardella aux élections européennes de 2024. Mais la prime au sortant importe beaucoup aux élections municipales.
Quelles sont les caractéristiques de ces dix-sept plus grandes villes où le RN obtient plus de 20 % ?
Il n’y a pas de surprise. Six d’entre elles se situent dans le Nord-Pas-de-Calais, cinq dans la région Paca et quatre dans l’ancienne région Languedoc-Roussillon. Les deux seules villes qui n’appartiennent pas à ces trois régions sont Reims, dans la Marne, et Montauban, dans le Tarn-et-Garonne.
Dans les grandes métropoles universitaires, le RN ne progresse pas. Mais dès qu’on descend dans la taille de la population, on enregistre des scores qui ont doublé voire triplé.
On note cependant des progressions très impressionnantes par rapport aux résultats du RN aux municipales de 2020. Ces progrès sont d’autant plus impressionnants qu’ils ont lieu dans des régions qui étaient déjà des fiefs du RN, et dans des communes de taille modeste. Dans les grandes métropoles universitaires, le RN ne progresse pas, voire il régresse. Mais dès qu’on descend dans la taille de la population, on enregistre des scores qui, en pourcentage des exprimés, ont doublé voire triplé.
Il y a donc une fracture entre grandes villes globalement acquises à la gauche et petites villes où le RN progresse. Pouvez-vous donner des exemples ?
Pour ne prendre que dix exemples : à Vienne, dans l’Isère, la liste RN passe de 6 % à 11 % ; à Lens (Pas-de-Calais), même si la ville n’a pas été conquise, le RN passe tout de même de 23 % à 46 % ; à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), de 15 % à 33 % ; à Valenciennes (Nord), de moins de 10 % à 24 % ; à Tarbes (Hautes-Pyrénées), de 7 % à 24 % ; à Alès (Gard), de 9 % à 26 % ; à Blois (Loir-et-Cher) de 7 % à 13 % ; à Narbonne (Aude), de 10 % à 22 % ; à Montauban (Tarn-et-Garonne), de 9 % à 20 % ; et à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), de 7 % à 17 %.
Quelle est la recette de ce succès ?
Il y a une différence entre ces villes dans lesquelles le RN progresse, et celles qu’il a réussi à conquérir. Dans les cinq petites villes du bassin minier du Pas-de-Calais qu’il vient de remporter – dans le Lensois, Harnes, Drocourt et Loison-sous-Lens ; à côté de Bruay-la-Buissière, Houdain et Marles-les-Mines –, qui se situent entre 3 000 et 12 000 habitants, les taux de pauvreté sont très supérieurs à la moyenne départementale, qui n’est déjà pas brillante. Les taux de chômage sont aussi très supérieurs, et on a un revenu fiscal par habitant qui est de 15 à 20 % plus faible.
Harnes, par exemple, était une ville de 15 000 habitants en 1968, qui en compte 12 000 maintenant. Son revenu fiscal médian est de 18 500 euros, alors que la moyenne du Pas-de-Calais est de 20 700 euros. Son taux de pauvreté est de 26 %, son taux de chômage de 17 %, et c’est encore pire sur la commune de Marles-les-Mines – le taux de chômage y est de 23 % et le taux de pauvreté de 31 %. Dans ces petites communes du Nord qui ont été conquises, les indicateurs sociaux et économiques sont décisifs pour comprendre la percée du RN. Ce sont d’anciennes communes minières qui ont subi un arrêt de l’exploitation dans les années 1960-1970, et dans lesquelles la reconversion n’a pas marché.
L’hypothèse qu’on pourrait faire, c’est qu’à l’inverse du discours misérabiliste de la gauche sur ces villes, le RN promet un avenir plus radieux et promeut leur fierté. Les maires RN qui ont été triomphalement réélus au premier tour ont très fortement augmenté leur budget de communication, et ils ont un discours qui est beaucoup plus optimiste que la gauche, par rapport à des populations qui se vivaient subjectivement et objectivement comme étant en déclin.
En Paca, le Rassemblement national, avec l’aide de l’UDR d’Éric Ciotti, a phagocyté l’électorat classique et pour le coup souvent bourgeois de la droite.
Dans ce contexte, très souvent, le RN présente des collaborateurs parlementaires ou des anciens de la municipalité d’Hénin-Beaumont – qui joue vraiment le rôle d’incubateur pour les candidatures.
Cas à part, la ville de Cagnes-sur-Mer, conquise en 2026, renvoie un autre phénomène qui se démultipliera sans doute au second tour : en Paca, la droite s’effondre complètement, et le Rassemblement national, avec l’aide de l’UDR d’Éric Ciotti, a phagocyté l’électorat classique et pour le coup souvent bourgeois de la droite.
C’est ce phénomène qui explique aussi le résultat du RN à Marseille ?
Oui, le RN bénéficie désormais d’un phénomène de vote utile. En Paca, le vote d’opposition est, depuis une bonne vingtaine d’années, le vote RN. Auparavant, le vote utile jouait en défaveur du Front national. Aujourd’hui ce n’est plus le cas, d’autant plus qu’à Marseille, Martine Vassal a fait une campagne assez pitoyable, dont témoigne son triptyque « Travail, famille, patrie », qui rappelle qu’ici comme ailleurs, l’original est toujours préféré à la copie.
À l’aune de ces résultats, peut-on dire que le RN a étendu son attraction envers des catégories de la population différentes par rapport à avant ?
À partir du moment où vous avez une croissance morphologique aussi importante que ce qui a été constaté aux dernières européennes et législatives, les écarts de vote entre CSP [catégories socioprofessionnelles – ndlr] et groupes sociaux tendent à se réduire. C’est évident que le conglomérat électoral frontiste était beaucoup plus typé quand il totalisait 10 %, que maintenant qu’il en réalise plus de 35 %. Cela étant, à quelques exceptions près – les maires sortants –, les listes RN sont loin d’égaler les scores de Jordan Bardella ou de Marine Le Pen. Au-delà de ses bastions, le RN peine à s’implanter.
On pensait que le RN serait hégémonique dans les sous-préfectures. Or, même dans des départements favorables au RN, il fait des scores décevants – à Narbonne, Limoux, Saint-Dizier, Calais, Forbach…
Il ne faut jamais oublier que c’est un scrutin municipal. La question de la prime du sortant, de la personnalité du maire, de ses réalisations, de l’ancienneté de son mandat joue beaucoup. Dans ces villes, par ailleurs, le RN n’a pas de réseau militant, et il présente des candidats qui viennent juste d’être parachutés. Il y a à peine 20 % des têtes de liste de 2026 dans les communes de plus de 3 500 habitants qui étaient déjà candidats en 2020. Il n’y a aucune formation politique qui connaît un tel turnover. Dans les sous-préfectures, à partir du moment où il y a une grosse prime au sortant, et où le RN n’a personne de véritablement implanté, il fait des scores très décevants aux municipales.
Il y a eu une surestimation – largement entretenue par les médias dominants – des effets potentiellement négatifs pour LFI des événements récents.
Le RN a donné comme consigne à ses candidats de ne pas se désister au second tour. De toute façon, la droite a, à peu d’exceptions près comme Reims, refusé leurs mains tendues pour fusionner. Il n’a donc pas encore inversé le rapport de force avec LR ?
Le RN espérait que la droite LR soit beaucoup plus en difficulté, alors qu’elle a globalement résisté. Dans les très grandes villes, les résultats de LR ne sont pas bons, mais dès qu’on descend en dessous de 100 000 habitants, ils ne sont pas mauvais voire étonnamment encourageants. Ils arrivent même à conquérir de nouvelles municipalités. Bardella et Le Pen escomptaient que LR s’effondre, et qu’il y ait donc de la part de ses responsables une tentation de fusion des listes, mais, sauf exceptions, ce n’est pas du tout ce qui se passe. LR reste en position de force et, du même coup, le parti n’est pas tenté de négocier avec le RN.
Que disent, en creux, ces résultats sur l’implantation de la gauche ? L’historien Xavier Vigna affirme que les partis de gauche n’ont pas de stratégie nationale pour reconquérir leurs territoires perdus…
Le chiffre qui est donné en premier, et qu’on s’empresse d’oublier aussitôt les résultats tombés, c’est celui de l’abstention, qui est préoccupant. La France insoumise parvient à limiter les dégâts dans quelques villes, quelques cités populaires, mais pour le reste, il est compliqué de dire que la gauche reconquiert quoi que ce soit, en dehors de quelques cas comme peut-être Toulouse et Limoges. S’agissant des électeurs de gauche, je retiens qu’il y a une aspiration à l’unité, et donc un décalage avec les états-majors partisans.
À Amiens par exemple, le fait que le candidat socialiste, qui entend reprendre la mairie à la droite, ait refusé de prendre des colistiers LFI – qui réalise 9,8 % – est incompréhensible pour nombre d’électeurs. Tout cela s’explique seulement par les petits calculs que font les partis en vue des sénatoriales, mais aussi par une surestimation – largement entretenue par les médias dominants – des effets potentiellement négatifs pour LFI des événements récents. Il y a une coupure assez problématique entre ce qui est ressenti à la base et le contenu et la nature des controverses au sommet.
Source : www.mediapart.fr

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