
la gauche conserve Paris, Marseille et Lyon, Ciotti prend Nice
22 mars 2026
Une boule de feu d’une tonne filant à 56 000 km/h : une météorite s’écrase sur une maison
22 mars 2026Analyse : Notre rédaction partage quelques éléments clés à retenir.
Un regard de nos journalistes sur l'article « Cuba se vide de sa jeunesse ».
Ce qu'il faut connaître
La Havane (Cuba).– La silhouette gracile de Raul occupe presque tout l’espace de cette petite cuisine plongée dans la pénombre, où règne une chaleur suffocante. Le jeune homme, âgé de 36 ans, étale avec agilité la pâte à pizza sur le plan de travail, ajoute la sauce tomate et le fromage, avant d’enfourner le tout, au gré des commandes que lui passe son patron.
Ce grand échalas aux yeux clairs et au visage doux savoure son dernier jour au sein de cette pizzéria du centre de La Havane, proche du Capitole, plébiscitée par les habitant·es, qui viennent y déjeuner sur le pouce. Dans quelques heures, il rentrera chez lui, à 17 kilomètres de là, et se préparera pour sa nouvelle vie. Cuisinier de formation, Raul s’apprête à émigrer en Uruguay.
« Il n’y a pas de perspective d’évolution dans mon secteur à Cuba. Les salaires sont misérables, ça fait des mois que je prépare mon voyage. Hier, il y a eu une coupure de courant de 17 heures à 3 heures du matin. Ce n’est pas possible, je n’en peux plus. Je mets des heures à rentrer chez moi, parfois je dois emprunter le vélo de mon pote, sinon je dors ici, sur le sol, parce qu’il n’y a plus de transport », confie-t-il, en effectuant les mêmes gestes qu’il a sans doute exécutés des centaines de fois.
« Je pars en Uruguay car c’est devenu impossible d’entrer aux États-Unis. Les frontières sont fermées. J’ai de la chance car mes cousins, installés aux États-Unis, m’ont aidé à réunir la somme nécessaire », explique-t-il. En 2025, le retour au pouvoir de Donald Trump, la fermeture des frontières et la multiplication des expulsions ont découragé des millions de personnes de se rendre en Amérique du Nord. Cette année-là, 22 000 Cubain·es ont préféré l’Uruguay.
Pour y parvenir, Raul doit d’abord s’envoler au Guyana, un pays qui n’exige pas de visa pour les Cubain·es. Il doit traverser ensuite le Brésil, jusqu’aux villes de Chuy et Santana do Livramento, à la frontière avec l’Uruguay.
Plus d’un million de départs
Le périple dure cinq jours, organisé par des coyotes (passeurs) cubains, et lui coûte 2 170 dollars : 1 300 pour l’avion, 400 pour chaque passage de frontière, soit 800 dollars, et 70 dollars qu’il a dû payer aux différentes administrations à Cuba pour obtenir des documents indispensables au voyage, comme son acte de naissance ou ses antécédents judiciaires. Il a réussi à envoyer 2 000 dollars sur un compte bancaire uruguayen, et garde une somme équivalente en espèces sur lui, pour les imprévus. Certaines de ses connaissances ont été séquestrées sur la route.
« Je suis triste de quitter Cuba, bien sûr. Mais c’est la meilleure option pour ma famille et pour moi. Je n’ai pas d’enfant, j’ai le permis de conduire, je sais cuisiner, j’ai des notions d’électricité, je suis confiant », déroule-t-il. Ajoutant qu’à la fin du mandat de Donald Trump, il envisagera peut-être un autre déplacement aux États-Unis. Quant à Cuba, il n’y reviendra qu’en tant que touriste.
Au-delà des immeubles en déliquescence qui menacent de s’effondrer lorsqu’ils ne sont pas déjà en ruine, des tas d’ordures qui encombrent les trottoirs défoncés de La Havane, et des longues files d’attente devant les boulangeries, la disparition des jeunes dans les rues est frappante.
Les menaces de Donald Trump promettant un changement de régime sont devenues quotidiennes. « Plus de 1,5 million de personnes sont parties depuis 2021. La population est tombée en dessous de 10 millions d’habitants, quand historiquement, il y avait plus de 11 millions de gens dans le pays », observe Janette Habel, chercheuse à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine et spécialiste de Cuba. En conséquence, le pays doit composer avec le vieillissement de sa population.
Nous survivons, nous nous adaptons, nous trouvons des solutions…
Depuis le kidnapping du leader vénézuélien, Nicolás Maduro, début janvier, par les États-Unis, Cuba subit une stratégie d’asphyxie de la part de l’administration Trump, ce qui a conduit à une grave pénurie de carburant. Les difficultés liées au transport et à l’acheminement des denrées alimentaires ont rendu la vie des habitant·es de l’île, déjà en proie à une crise économique profonde, encore plus insupportable.
Tous les jeunes n’ont toutefois pas rejoint les routes de l’exode. Celles et ceux qui n’ont ni proches en dehors du pays ni accès aux devises étrangères sont de facto contraint·es par une situation économique impossible. C’est le cas de Katherine, au visage cerné d’imposantes lunettes transparentes. Âgée de 28 ans, mère célibataire de deux enfants, elle est professeure de mathématiques dans un collège, où elle touche un salaire du secteur public : 6 000 pesos par mois, l’équivalent de 12 dollars.
Pour tenter de s’en sortir, la jeune femme donne des cours de salsa aux rares visiteurs et visiteuses, à 3 000 pesos l’heure. Elle peut aussi compter sur l’aide de ses anciens compagnons, 50 dollars tous les trois mois pour celui domicilié aux États-Unis, et la prise en charge de menues dépenses pour le second. « Nous survivons, nous nous adaptons, nous trouvons des solutions… », souffle-t-elle, dans un petit café du centre de La Havane, plongé dans l’obscurité d’une coupure de courant étendue à tout le pays.
La jeune femme aux longues tresses bleues met un indication d’honneur à minimiser les difficultés : « Je ne suis pas dans la misère. C’est l’essentiel qui m’inquiète le plus – tant que j’ai l’essentiel, je vais bien… » Avant de reconnaître : « Ce qui me semble le plus flagrant entre cette année et l’an dernier, c’est l’inflation galopante. La coupe de cheveux de mes fils coûte 800 pesos aujourd’hui. »
« Une stérilisation idéologique »
Katherine craint un changement de régime imposé par les États-Unis, dont elle a du mal à entrevoir les conséquences économiques. Sur le plan politique, elle admet n’avoir aucune idée de ce qu’elle souhaiterait pour Cuba. « La jeunesse cubaine est corsetée et a reçu une éducation dogmatique, relève Janette Habel, qui rappelle que la population n’a eu accès à un Internet de masse qu’en 2018. Elle est victime d’un encadrement et d’une stérilisation idéologiques : ils ont appris des choses, mais mal. Le sentiment d’appartenir à une histoire collective révolutionnaire a disparu depuis des années. »
Dans les artères de la vieille Havane, Fernando*, 26 ans, vivote grâce à des petits boulots journaliers. Guide, il souffre de la désertion des touristes, ainsi que des multiples emprisonnements dont il a été victime. Le dernier en date a eu lieu en février.
Opposant politique déclaré depuis 2021, lorsqu’a émergé un mouvement de protestation d’ampleur connu comme les manifestations du 11 juillet, le jeune homme, farouchement anticastriste, se trouve dans le collimateur des autorités. Il les critique avec vigueur sur les réseaux sociaux ou aux côtés des Damas de Blanco, un soulèvement féminin et pacifiste.
« Il faut qu’il y ait une justice sociale, une économie dynamique, mais aussi le respect de la coexistence politique. Qu’il y ait des partis, des associations, et non pas un seul parti qui contrôle la politique d’un pays. Et qu’il y ait un respect de la séparation des pouvoirs, plutôt qu’une concentration. Comment peut-on parler d’autodétermination quand nous ne pouvons élire personne dans notre propre pays ? », s’interroge-t-il depuis la maison d’un ami.
Sa voix est couverte par de la musique, déclenchée pour empêcher le voisinage d’écouter. D’un ton didactique, il revient sur l’histoire de la révolution cubaine : « À partir de 1960, Fidel Castro, qui avait promis d’organiser des élections, de revenir à la vie républicaine, trouve la justification parfaite pour rester au pouvoir et ne pas faire de changements politiques : le blocus américain. La dérive ou le changement de cap de Cuba vers le communisme ont été accélérés par l’action des États-Unis. Fidel a commencé à être considéré comme un messie protecteur, avec un fort culte de la personnalité. »
Le jeune homme s’interrompt lorsque passe le morceau SOS Cuba, un hommage au mouvement du 11 juillet par le groupe de rap Al2 El Aldeano. Il ferme les yeux, concentré sur les paroles : « La peur n’est pas une option, il est temps de renverser cette révolution… »
« Je vis la persécution politique. Je suis tellement fatigué des autorités cubaines, de leurs abus et violations des droits, que j’en arrive à presque espérer une intervention américaine. Nous ne voulons pas continuer ainsi. Cela me place dans un dilemme éthique compliqué, car je voudrais que les Cubains puissent s’organiser politiquement, mais nous n’avons aucun moyen de renverser notre gouvernement. C’est une fatalité. Il y a beaucoup de terreur à Cuba. »
Fernando a suivi de près l’opération états-unienne au Venezuela, et s’inquiète des bombardements menés par les États-Unis et Israël en Iran. Ce qui lui inspire un commentaire cynique : « Imaginez que vous vous trouviez soudainement au milieu de la mer, qu’une tempête éclate et que vous commenciez à vous noyer. Un bateau passe et vous propose de l’aide, mais celui qui vous tend la main s’avère être Jeffrey Epstein. Est-ce qu’on va refuser cette main tendue et mourir là, ou est-ce que l’on va essayer de survivre malgré le CV de notre sauveur ? »
Mais pour un Fernando qui pense qu’il n’y a « pas d’autre alternative » à ce stade qu’une pression des États-Unis pour débloquer la situation politique, d’autres la redoutent davantage, comme Katherine, ou choisissent « l’exit », comme Raul et toutes celles et ceux qui sont bien arrivé·es en Uruguay.
Source : www.mediapart.fr
Conclusion : Cette situation fera l’objet de mises à jour régulières par nos journalistes.

9999999
