Israël : la messe des Rameaux à l’église du Saint-Sépulcre empêchée par les autorités israéliennes à Jérusalem
29 mars 2026
Guerre en Ukraine : la deuxième fois en moins d’une semaine… Des drones de l’unité ukrainienne Alpha frappent un site stratégique russe en mer Baltique
29 mars 2026Analyse : L’équipe éditoriale a repéré les points les plus pertinents.
L'article « Roman cyberpunk et décolonial: retour à Lanvil, avec Michael Roch » a retenu l'attention de notre équipe.
Les points essentiels à retenir
Avec son nouveau roman Ko Mawon, l’écrivain martiniquais Michael Roch livre un polar afrofuturiste qui entraîne le lecteur dans les méandres de la créolisation. Ce roman fait suite à Tè mawon (ou « Terre marronne ») campé dans Lanvil, une mégalopole caribéenne imaginaire à la pointe de la technologie, mais où les murs séparent les hautes sphères des corpolitiques des bas-peuples. Dans le second volet de l’histoire de l’utopie caribéenne, une nouvelle séquence s’ouvre avec des explosions qui défient l’ordre établi. Entretien avec l’auteur.
RFI : On commence par une lecture ?
Michael Roch : « Je me rappelle pas le jour où j’ai installé chcha. ça, non. Mais du jour où elle est devenue plus qu’une ayi d’assistance, sa wi. le moment où elle s’est révélée à moi. C’était une de ces journées à la con – où y’a pas de taf, pas d’affaires à gérer et l’équipe est sur ton dos pour te mander des photocopies. j’étais descendu au coin du mercado et je me payais une nouvelle boîte de craies noires au bazar. anstan, je veux dire ce jour-là, les écrans des steamè crachaient en boucle les images de l’attentat de LMT. c’était ptèt un an après. tout Lanvil commémorait. c’est arrivé là. là. un bourdonnement que j’oublierai jamais, qui s’est imprimé à vie, oui. elle quitte la puce à l’arrière de mon crâne et je la sens se loger derrière mon oreille, chCha, elle se blottit comme une enfant sous un drap, une enfant qui a froid, et elle me demande : pourquoi tout le monde t’appelle comme ça ?je me souviens bien ouais, s’té pas juste une question. elle venait de loin et, en même temps, elle sortait de nulle part, aucune discussion – aucun ordre, aucune commande de ma part, j’avais rien demandé. juste, elle avait observé, elle avait écouté. et merde, Babek, je te dis qu’elle avait tout observé, tout retenu de tout ce qui nous entourait, elle avait tout écouté, et merde, Babek, je te dis qu’elle avait tout observé, tout retenu de tout ce qui nous entourait, elle avait tout écouté, pire qu’attentive, empathique, wé. elle avait pigé un truc. Pourquoi tout le monde m’appelle Perroquet ? »
Merci pour cette lecture. De quoi est-il question dans ce passage que vous venez de lire ?
Celui qui parle dans ce passage, c’est Perroquet, l’un des personnages principaux du roman. Perro, comme on l’appelle, est un flic un peu déjanté et rebelle. Il évoque ici les circonstances dans lesquelles il a acquis son logiciel d’intelligence artificielle. Or, celui-ci a cessé de fonctionner. C’est un drame pour Perro car ce processeur, qui devait être immortel, était devenu une sorte d’assistante personnelle sans laquelle son propriétaire est totalement handicapé. Il avait fini par bâtir un lien quasi-affectif avec elle. Être coupé de son chCha est un déchirement pour Perro, qui essaie de le remettre en marche par tous les moyens.
Refaire fonctionner cet outil d’intelligence artificielle est l’un des grands enjeux de ce roman. D’autant que l’action ici se situe dans une vaste mégapole du futur où la vie est régie par le high-tech.
Oui, c’est un roman que certains appelleront d’inspiration « cyberpunk », qui est un mélange de cybernétique et de punk. Il est effectivement inspiré de cet univers de futur dystopique et de technologies avancées, qui a donné des grandes œuvres telles que Neuromancien sous la plume de l’Américain William Gibson qui a inspiré Matrix. C’est cette inspiration qui m’a permis de parler des luttes sociales en lien avec la technologie hégémonique sur le mode d’anticipation. C’est d’ailleurs grâce à l’influence cyberpunk que la science-fiction, longtemps cantonnée à du merveilleux scientifique et à l’exaltation de la découverte, a pu s’emparer de problématiques politiques.
Rien ne définit mieux cette alliance du futur dystopique et de la technologie avancée que la mégalopole de Lanvil, que vous avez imaginée comme cadre de vos récits. Comment est née l’idée de cette ville futuriste ?
Son apparition dans mes textes remonte à mon tout premier écrit afro-futuriste. Il s’agit de la première nouvelle de mon recueil intitulé Lanville emmêlée. La nouvelle s’appelait « Aux portes de Lanville ». Ce lieu prend vraiment forme dans le roman Té mawon sorti en 2022 et ensuite dans Ko mawon aujourd’hui. L’idée de Lanvil est née en fait de ce désir qui est très réel dans les Antilles de connecter les îles entre elles. Lanvil est née de cette envie d’abattre les frontières pour mieux mettre l’accent sur la multiplicité immédiate que l’on rencontre dans les Caraïbes – multiplicité de cultures, de langues, d’images, de gastronomies, etc. C’est ainsi que naît une ville archipel, conurbation reliant toutes les îles, de Cuba jusqu’au Venezuela.
Les îles ont désormais disparu, il ne reste plus que l’urbanité, une urbanité problématique car la nature a été supprimée. On a rasé les mornes et les forêts. Cette critique de l’urbanité peut rappeler Patrick Chamoiseau à qui j’emprunte aussi le terme « L’En-Ville » qu’il utilise pour désigner Fort-de-France. C’est dans son roman Texaco, prix Goncourt 1992, que Chamoiseau aborde la question de l’urbanité qui grandit en Martinique, qui part du centre-ville de Foyal, dans Fort-de-France et qui va contaminer les bourgs alentours physiquement par son emprise sur le territoire, mais aussi psychiquement car le mode de rapport au temps change au contact de l’urbanité.
Vous avez déclaré que Lanvil est née d’un corpus imaginaire cyberpunk venu du cinéma, des clips, de la littérature, dans lesquels les personnages évoluent au cœur des cités tentaculaires. À quoi ressemble Lanvil ?
C’est une mégalopole qui s’étend à la fois en longueur et en hauteur. Il faut imaginer un skyline rutilant fait des tours et des tours. Je vais essayer de donner des exemples pour vraiment capter cet imaginaire. Pensez au film japonais Akira, à Matrix, à Dark City aussi, ou encore aux premiers plans de Blade Runner. Tè marron, mon roman précédent, c’était un peu ça, c’était Blade Runner aux Antilles. La ville mégalopole se présente comme une scène de théâtre sur laquelle mes personnages évoluent. Ce sont aussi des villes où le monde entier se retrouve coincé dans trois kilomètres de rayon et où on se balade avec des modes de transport doux, à pied, à bicyclette, en vélo ou en scooter électrique ou en prenant l’ascenseur ou l’escalator. Il y a des passerelles partout, des polders…
C’est une ville certes moderne, à la pointe de la technologie, mais elle demeure encore très bourgeoise, voire coloniale, marquée socialement par la logique discriminatrice avec la ville haute développée et la ville basse laissée à l’abandon…
C’est vrai qu’il y a L’En-Ville anwo et L’En-Ville anba. Dans son organisation, Lanvil reste profondément marquée par l’imaginaire social occidental, avec les plus pauvres en bas et les plus riches en haut. C’est aussi un trope de la science-fiction, un héritage que je tente de déconstruire à travers le récit. En tout cas, j’essaie de le faire en aménageant des tentatives d’évasion à ce poison de la discrimination sociale héritée de la colonisation aux Antilles. D’où l’idée du marronnage qui est inscrite dès les titres de mes romans. Tè mawon, c’est la version créole de Terre marronne.
Et que signifie Ko mawon ?
C’est le « corps marron ». C’est un corps engagé dans un processus de marronnage pour échapper à la prédestination. Les terres et les corps ont été colonisés, opprimés et ils trouvent par le marronage le chemin de l’émancipation. Mes livres dessinent un mouvement qui part de la dystopie, vers l’utopie. J’appelle ça une contre-dystopie, ce mouvement de marronnage qu’on peut réactiver aujourd’hui dans nos problématiques sociétales. C’est ce que vivent les personnages de Ko mawon.
Que raconte ce nouveau roman ?
Nous sommes toujours dans le futur, plus précisément en l’année 2074, lorsqu’une série d’explosions vient secouer Lanvil. L’enquête pour déterminer qui a posé ces bombes est confiée à deux flics qui ne sont plus tout à fait des flics. Ceux-ci vont malmener l’enquête en courant après leurs propres drames. Des drames en lien avec leur mémoire, leur généalogie, leurs propres intérêts. Perro, lui, part à la quête de son processeur devenu son assistante personnelle, qu’il considère comme sa fille. Quant à Dany, le second personnage principal de ce roman, elle s’aperçoit que ses collègues flics lui ont menti dans les rapports sur ces explosions. Sa propre mère a disparu dans une de ces explosions et elle est obligée d’enquêter dans sa propre histoire familiale, pour trouver une solution à l’énigme de la disparition de sa mère qui l’obsède.
Pour la critique, vos ouvrages se situent dans la catégorie de l’afro-futurisme ? Vous vous reconnaissez dans ce mouvement ?
Oui, clairement, dans la mesure où mes récits mettent en scène une société afro-descendante qui se projette dans le futur. Il s’agit de récits futuristes dont les personnages principaux sont noirs, de culture afro-descendante ou africaine, qui sont engagés dans un combat politique. Les histoires que je raconte, comme dans Ko mawon, s’attachent à mener les personnages vers leur émancipation des mains d’un système oppressif. Cette émancipation passe par la mémoire, par la généalogie, par le contournement. Tous ces ingrédients fondent les grands principes de l’afrofuturisme. Oui, je me revendique totalement de ce mouvement et j’essaie de le prolonger avec des spécificités caribéennes, par exemple en faisant le lien entre les traditions et l’héritage des traditions orales caribéennes avec les nouvelles technologies qui émergent actuellement.
Ce que vous appelez votre « spécificité caribéenne », c’est peut-être votre dette aux auteurs antillais comme Patrick Chamoiseau ou Édouard Glissant auxquels vous faites constamment référence. Qu’est-ce que votre afro-futurisme caribéen doit aux pensées des maîtres antillais que vous avez apparemment beaucoup lus ?
Quand je suis venu m’installer aux Antilles, en Martinique, il y a dix ans, on m’a souvent demandé si je connaissais Aimé Césaire, Patrick Chamoiseau, Maryse Condé, Édouard Glissant, Suzanne Roussy et les autres. La découverte de cette littérature antillaise a été un véritable choc culturel pour moi en raison de la puissance de la pensée et l’être-dans-le-monde de ces grands auteurs. Je leur ai emprunté l’idée de la créolisation, qui n’est pas seulement langagière mais un processus d’être ensemble dans cette société où la diversité est la norme. Le « Tout-Monde », cher à Glissant, fait aussi référence aux idées, à la manière de se voir et de relationner qui permet à l’écrivain tourné vers le futur que je suis d’explorer les angles morts de la perspective science-fictive. Oui, la pensée « glissantienne », les intuitions de Chamoiseau sur la question d’écrire dans un monde dominé m’ont ouvert la voie à une science-fiction caribéenne inventive et décoloniale.
KÒ MAWON, par Michael Roch. Editions La Volte, 196 pages, 19 euros.
Source : www.rfi.fr
Conclusion : Les prochaines informations permettront de mieux comprendre les enjeux.

9999999
/2026/03/29/69c96851cf824335076868.jpg?w=960&resize=960,750&ssl=1)