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Notre équipe propose une synthèse des informations de « « L’esprit critique » littérature : trois romans des ténèbres ».
Ce qu'il faut connaître
L’enfer de la guerre, l’enfer de l’esclavage moderne et l’enfer – possiblement paradisiaque – de la nuit… Ce sont trois ouvrages qui ont partie liée avec les ténèbres, ou du moins l’obscurité, auxquels nous nous intéressons aujourd’hui dans ce nouvel épisode de « L’esprit critique » consacré à la littérature.
On y discute en effet de la Très brève théorie de l’enfer située dans les pays du Golfe que propose Jérôme Ferrari chez Actes Sud, du DJ. Portrait de l’artiste en animale nocturne publié aux éditions Mercure de France par l’écrivaine et DJ Anne F. Garréta et enfin du grand roman de l’Ukraine intitulé Amadoca de Sofia Andrukhovych, que viennent de traduire les éditions Belfond.
« Très brève théorie de l’enfer »
Très brève théorie de l’enfer est le titre du nouveau livre de Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012 pour son Sermon sur la chute de Rome. On reste dans un titre à connotation chrétienne pour ce nouveau livre, publié comme les précédents aux éditions Actes Sud, mais on quitte la Corse qui constitue souvent le sujet et le décor des ouvrages du romancier avec cet ouvrage qui constitue le second volet de la trilogie des Contes de l’indigène et du voyageur débutée avec Nord sentinelle.
Enseignant expatrié d’abord en Algérie, où il rencontre sa femme, le narrateur du livre se retrouve aux Émirats arabes unis et constate : « De l’avis de tous – avis, me précisa-t-on, que partageaient nombre de Saoudiens –, l’Arabie n’offrait comme avantage notable que sa proximité avec les Émirats. Il me semblait étrange que le pays où je périssais d’ennui pût ainsi donner l’image d’une version moderne de Sodome et Gomorrhe. »
Il emploie à son service Kaveesha, venue comme beaucoup de ses compatriotes srilankais travailler dans les pays du Golfe et à propos de laquelle Ferrari écrit : « Elle profita de son séjour à Colombo pour acheter le petit terrain sur lequel elle allait faire construire sa maison. Les travaux s’étalèrent sur dix années, s’arrêtant et reprenant au rythme des paiements que Kaveesha pouvait effectuer. À chaque étape du chantier, elle associait des visages d’enfants. Un petit garçon chilien pour les fondations, des jumelles malaises pour la maçonnerie, toute une fratrie italienne pour la charpente, une fillette anglaise pour la pose de la toiture. De l’installation de la plomberie et de l’électricité jusqu’aux dernières finitions, Kaveesha ne s’occupa plus que d’enfants français. »
Le roman tisse ainsi les trajectoires parallèles de ces deux personnages, chacun confronté à une forme de descente aux enfers, notamment sur le plan familial, comme si le déracinement, contraint pour l’une et choisi pour l’autre, menait à des tragédies dont on ne saura pas tout mais beaucoup. « Combien de mondes se côtoient-ils dans ce pays, qui ne se rencontrent presque jamais ? », écrit à un endroit Jérôme Ferrari.
Un texte qu’il est singulier de lire dans un moment où les projectiles iraniens parvenant à toucher les pays du Golfe tuent surtout des immigrants du sous-continent indien et que de nombreux expatriés demandent à rentrer en Europe après avoir vu leur choix et train de vie fragilisés par la décision de Trump et Nétanyahou de lancer une guerre destructrice en Iran.
« DJ. Portrait de l’artiste en animale nocturne »
« L’idée m’excitait. Je m’y engageai. Car j’aimais la musique, la nuit, les machines, la solitude, les femmes. » C’est ainsi qu’Anne F. Garréta résume sa décision d’apprendre la pratique de DJ, ou « disquaire » comme elle préfère dire, dans son nouveau livre intitulé DJ. Portrait de l’artiste en animale nocturne que publient les éditions Mercure de France.
L’autrice de Sphinx, paru au milieu des années 1980 quand elle avait seulement 23 ans, revient sur ses années noctambules, lorsqu’elle faisait danser les nuits de Paris, notamment dans une boîte lesbienne, le Katmandou, en assumant vouloir poser un regard inédit sur cet univers, alors que « la littérature qui traite des musiques électroniques et dansantes raboute des informations de nième main sur des sources aussi peu fiables que biaisées par l’hégémonie culturelle américaine ».
Cette passionnée des modes d’emploi livre ici un récit à la fois technique et personnel sur un métier et une époque, en creusant dans ses souvenirs, et en proposant des parallèles entre la façon d’écrire, celle de danser, et celle de tenir une « piste » afin d’éviter qu’elle ne se vide subitement en réalisant ainsi le cauchemar du ou de la disquaire.
« Le romancier, le mathématicien mettent bout à bout des choses triviales. C’est l’enchaînement qui ne l’est pas. Il en va de même de la disquaire à ses platines enchaînant des trivialités », explique la narratrice, pour qui « n’importe qui peut, en enchaînant dans n’importe quel ordre, une série de tubes, surtout les plus vulgaires, faire danser, par intermittence, un groupe quelconque de gens moyennement ingambes ».
Pour elle, « les mauvais DJ se fantasment en dictateurs, en gourous ou en prêtre. […] Une bonne disquaire is an attentive lover. Ou un gigolo de sang-froid. Le DJ médiocre suppose connu et identifié le désir des corps en face de lui. Erreur banale ».
Ouvrage écrit depuis une période où elle se dressait contre « l’ordre diurne », par une personne qui affirme : « Je ne suis ni écrivain ni pas écrivain » et s’imagine plus en DJ qu’en écrivain, ce « portrait de l’artiste en animale nocturne » décrit aussi le parcours de vie en forme de bascule d’Anne F. Garréta.
Ainsi qu’elle l’écrit en effet dans un moment introspectif et rétrospectif : « Si on m’avait dit, alors que je dansais sous la voûte étoilée du Saint, dans l’abîme de basses profondes du Paradise Garage, dans l’abside néogothique du Limelight, dans la caverne du Metropol que je finirais par passer ma vie avec femme, enfants, chien, two-car garage au fond d’une banlieue friquée, bucolique et inculte de la capitale de l’Empire, j’aurais hurlé de rire. »
« Amadoca »
Amadoca est le titre de l’ouvrage de l’écrivaine ukrainienne Sofia Andrukhovych que publient les éditions Belfond dans une traduction d’Iryna Dmytrychyn. une numéro en réalité en deux temps, puisque ce premier volet de déjà pas loin de 550 pages, sous-titré L’histoire de Romana et d’Ouliana sera suivi, à la rentrée prochaine, d’un second, intitulé Amadoca. L’histoire de Sofia.
Ce projet ambitieux vise à raconter un siècle d’histoire de l’Ukraine, de l’époque soviétique à la domination nazie jusqu’aux guerres contemporaines, même si le roman a été achevé avant l’offensive des troupes de Poutine en 2022.
« Amadoca » est le nom donné, au IIe siècle de notre ère, par le géographe grec Ptolémée à un lac ou un marécage qui se serait trouvé dans l’actuelle partie occidentale de l’Ukraine.
Pour raconter son pays, Sofia Andrukhovych centre son récit sur trois personnages : Bohdan, qui a perdu le visage et la mémoire dans une guerre ressemblant à celle du Donbass ; Romana, une archiviste qui pense avoir reconnu dans le visage meurtri et absent du soldat son homme et Ouliana, la grand-mère de Bohdan, qui a vécu les massacres hitlériens et dont Romana va raconter l’histoire à son petit-fils auquel elle dit : « Tu es Bohdan Kryvodiak. Tu es né dans une petite ville de l’ouest de l’Ukraine. Tu as des relations compliquées avec ta famille. Tu es archéologue. Spécialiste du baroque et du rococo. Tu étais à la guerre, dans l’Est. Tu as vécu des choses que peu de gens vivent. Tu as failli mourir. Tu as perdu la mémoire. Mais tu es en vie et en sécurité. Tu es chez toi. Tu es avec moi. Je suis ta femme, Romana. Tout va bien, petit garçon. Viens ici. »
Avec :
- Youness Bousenna, qui chronique l’actualité littéraire pour Télérama
- Copélia Mainardi qui écrit notamment pour Libération
- Blandine Rinkel, écrivaine, musicienne et critique
« L’esprit critique » est un podcast enregistré et réalisé par les équipes de Gong.
Source : www.mediapart.fr
Conclusion : Notre équipe continuera d’examiner les faits et de proposer des analyses.

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