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Après Christopher Okigbo et Gabriel Mwènè Okoundji, Tchicaya U Tam’Si fait son entrée dans la prestigieuse collection « Poésie » des éditions Gallimard. Le Congolais cohabitera ici avec Rimbaud, Virgile et autres Rumi, donnant à lire sa poésie marquée par la passion du Congo, de sa faune, de sa flore et de son fleuve qui est vie.
« En 1955, Le mauvais sang de Tchicaya U Tam’Si m’avait frappé, m’était entré dans la chair jusqu’au cœur. Il avait le caractère insolite du message. Et plus encore Feu de brousse avec ses retournements soudains, ses cris de passion. J’avais découvert un poète bantou », écrivait Senghor. Le poète bantou, d’origine congolaise, s’est depuis imposé comme l’un des poètes majeurs de l’Afrique francophone. Avec sept recueils de poèmes à son actif, publiés entre 1955 et 1977, mais aussi des romans et des pièces de théâtre, le Congolais est un auteur reconnu et admiré à travers le continent et le monde pour la modernité de son œuvre.
Lauréat du Grand Prix de poésie du Festival mondial des arts nègres à Dakar, l’homme s’est aussi régulièrement retrouvé dans la « shortlist » du prix Nobel de littérature dans les années 1980. L’œuvre de Tchicaya connaît une nouvelle consécration avec son entrée cette année dans la prestigieuse collection « Poésie » des éditions Gallimard, avec Le mauvais sang, Feu de brousse et Le ventre, trois de ses recueils les plus connus.
« J’ai regretté que l’ensemble de l’œuvre de Tchicaya U Tam’Si ne puisse pas être mise en avant. Comme le format de la collection « Poésie » exigeait qu’on se limite à quelque 300 pages, je me suis contenté de recueillir les poèmes les plus représentatifs de la modernité de ce poète », déclare le critique Boniface Mongo-Mboussa qui a coordonné l’organisation de ce 598e titre de la prestigieuse collection poétique de Gallimard, dont les plus récents volumes sont consacrés à Arthur Rimbaud, René Depestre et Virgile, pour ne citer que ceux-là. Mongo-Mboussa en est aussi le préfacier.
Poète et congolais
Qu’est-ce qui fait la modernité de Tchicaya U’Tam Si ? « Son écriture tout en subversive angoisse existentielle et passion du Congo », répond Mongo Mboussa, rappelant que l’homme se définissait comme poète et congolais avant d’être « nègre ». Une profession de fois dont témoigne le pseudonyme qu’il s’était attribué : Tchicaya U Tam’Si, nom qui signifie « la petite feuille qui chante son pays », en langue vili. Tout un programme !
Gérald-Félix Tchicaya est né au Congo en 1931 et mort en 1988 en France où il a vécu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Son père Jean-Félix Tchicaya était député dans l’Assemblée constituante mise en place par De Gaulle au sortir de la guerre pour donner une nouvelle impulsion à la vie politique dans la France impériale de l’époque. Représentant du Moyen-Congo à la Chambre de députés à Paris, le père Tchicaya s’inquiétait du devenir de son fils au tempérament nomade et turbulent. Il l’avait arraché à sa mère pour qu’il l’accompagne à Paris.
Il l’inscrira dans les meilleurs lycées parisiens, mais l’adolescent a du mal à s’adapter à la vie étudiante à cause des moqueries de ses camarades et ses propres complexes liés à son pied bot. Très vite, s’émancipant de la discipline des études, le garçon fugue dans le Massif central. Son père lui coupe les vivres. Il doit désormais travailler pour survivre, se faisant tour à tour vendeur de journaux, manutentionnaire, laborantin, portier….
Or, la véritable ambition du jeune Tchicaya est de devenir poète. Il est habité par les mots. Quand il ne travaille pas, il est plongé dans la grande poésie. Ses poètes de chevet ont pour nom Marot, Ronsard, Du Bellay, Villon, mais aussi Hugo, Aragon Char et l’Espagnol Gabriel Garcia Lorca. A 18 ans, il écrit son premier poème connu, qui est un hymne aux morts, inspiré des massacres coloniaux survenus en 1948, à Bobo Dioulasso, en Côte d’Ivoire. Fier de l’exploit littéraire de son fils, le père montre le poème à son collègue du Palais-Bourbon, qui n’est autre qu’Aimé Césaire. La réaction est immédiate : « Votre fils est poète, Monsieur Tchicaya ».
C’est ainsi qu’adoubé par ses pairs issus du mouvement de la négritude, le jeune Tchicaya qui s’appelle encore Gérald Félix entre dans l’arène poétique. Mais paradoxalement, écrit Mongo-Mboussa, sa poésie sera « personnelle, à la limite de la confidence, s’éloignant en cela de la poésie de la négritude, qui est une réaction à la blessure collective », mais qui fait fureur à l’époque dans la diaspora noire.
« Ta mère ivre en rut pouaf ! »
Paru en 1955, Le Mauvais sang, premier recueil de poésie de Tchicaya, est rimbaldien, inspiré du poème du même nom dans Une saison en enfer. Tout comme son modèle, le Congolais donne à lire une poésie de fulgurances, riche en imprécations iconoclastes, en anathèmes et hérésies. Le ton est donné dès les premiers vers : « Pousse ta chanson – Mauvais sang – comment vivre/ l’ordure à fleur de l’âme, être à chair regret/ l’atrocité du sang fleur d’étoile, nargué/ Des serpents dans la nuit sifflaient comme des cuivres… ». Ou encore, « Dans chaque lit on voit/ta mère ivre en rut pouaf !/ le démon la croit sage ».
Il y a du Baudelaire, du Rimbaud et du Verlaine dans les trente-cinq poèmes qui composent ce volume. Ils se signalent à l’attention par leur écriture moderniste mêlant les techniques des contes et des légendes qui avaient enchanté les veillées d’enfance du poète dans le pays vili, et les techniques de la poésie contemporaine, « à la syntaxe désarticulée, travaillés par des ruptures de tons, par ses collages qui juxtaposent le prosaïque et le sublime », selon les mots du préfacier Mongo-Mboussa.
On ne dira jamais assez combien la poésie de Tchicaya est une poésie de rupture, à mille lieux de l’élan célébrationnel des origines qui scande les poèmes de la négritude. Ici, on rencontre au contraire interrogations, interpellations, doublées de mélancolie infinie. « Je suis homme, je suis nègre pourquoi cela prend-il le sens d’une déception ? », s’interroge le poète. La rupture est sa marque de fabrique.
Les thèmes du Mauvais sang, recueil inaugural, vont de la douleur de la solitude (« Ma douleur s’épanouissait d’ivresse/Mais le rossignol se tut blessé/ et je retrouvai dans ma détresse/ mon désir d’amour dépareillé ») à l’amertume de l’exilé, en passant par le refus des valeurs ancestrales (« le destin des divinités anciennes en travers du mien est-ce une raison de danser à rebours la chanson ? ») et, last but not least, la promesse du renouveau qui passera par la rédemption ou la révolution (« Bientôt le temps sera sang sur flammes »).
Feu de brousse et Le ventre
Poésie de maturité, Feu de brousse, le second recueil de Tchicaya paru en 1957, a pour sous-titre « poème parlé en dix-sept visions ». Proche de l’oralité, ce volume campe le lyrisme au cœur du paysage congolais, caractérisé par l’omniprésence du fleuve Congo (« il reste un fleuve et la clé des songes dans ses flancs »). Chemin faisant, le fleuve se fait guide (« j’ai suivi mon fleuve/ vers des houles froides et courantes/ je me suis ouvert au monde des algues / où grouillent des solitudes ». Ce sont en effet les flots qui donnent la cadence, imprégnant le poète et ses dires de sa vitalité. Le fleuve est source d’inspiration et modèle, ce qui faisait dire à Tchicaya : « Ma poésie est à l’image d’un fleuve qui m’habite, qui charrie tout ; des cadavres, de la boue et sans doute des pierreries […] Ma poésie est en vrac, c’est la lave qui descend d’une colline, d’un volcan, qui ne choisit pas son itinéraire. »
Si Feu de brousse convoque la géographie, avec Le Ventre, dernier recueil de l’anthologie recensée ici, nous entrons de plain-pied dans l’Histoire avec la grande hache. Le début des années 1960 a été marqué au Congo par la figure incontournable de Patrice Lumumba. Dans un précédent recueil, intitulé Epitomé, Tchicaya avait évoqué le destin tragique de l’homme politique congolais dont il fut proche. Il revient sur le drame de Lumumba dans Le Ventre qui se lit comme un récit de refus contre les puissances coloniales d’hier et de son temps: « Non. / Je dis : non/ La lune se veut ronde./ Non répond : non./ On s’appelle du ventre. / Le ventre ne dit : non ».
Les treize poèmes qui constituent Le Ventre disent la révolte du poète à travers la symbolique forte et éloquente des « rafales dans l’âme » et le refrain du « ventre/ A vendre partout avec cette chaleur pestilentielle des vieux charniers ». Puissant et engagé, ce dernier recueil qui clôt l’anthologie Gallimard de Tchicaya U Tam’Si peut se lire aussi comme emblématique de la quête poétique du Congolais, comme l’explique le préfacier Mongo-Mboussa, « Le ventre apparaît comme l’aboutissement de cette quête , et c’est surtout le manifeste poétique de Tchicaya U Tam’Si, que l’on peut refuser par un triple refus : « refus dune syntaxe tombée dan la grammaire, refus de récrire la poésie élégiaque dans sa version senghorienne, refus de faire le deuil de la mort de Lumumba. »
Le mauvais sang, suivi de Feu de brousse et de Le ventre, par Tchicaya U Tam’Si. Préface de Boniface Mongo Mboussa. Collection « Poésie », éditions Gallimard, 288 pages, 10,40 euros.
Notre analyse Actus-Eco.fr : Les informations présentées dans cet article reflètent les tendances actuelles de l’économie et des marchés internationaux. Pour plus de détails, consultez nos autres articles sur les prix du carburant et sur les marchés financiers.
Source : www.rfi.fr

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