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22 mars 2026Reuters.com
22 mars 2026Analyse : L'équipe éditoriale a examiné cette actualité et partage son point de vue.
Notre rédaction a sélectionné quelques points clés concernant « En Grèce, trois ans après la catastrophe ferroviaire de Tempé, une parodie de justice ».
Résumé synthétique
Athènes (Grèce).– Deux ans et demi d’enquête, 36 accusé·es, 55 familles, 250 avocat·es, plus de 360 témoins et quelque 60 000 pages d’instruction… C’est un procès hors norme qui s’ouvre lundi 23 mars à Larissa, dans le centre de la Grèce. Trois ans après la catastrophe ferroviaire de Tempé, le pays s’apprête à juger la tragédie la plus marquante de son histoire récente : la collision de deux trains, qui a fait 57 mort·es le 28 février 2023.
Dans la société grecque, pourtant, plus personne ou presque ne s’attend à ce que ce procès accomplisse sa fonction : rendre justice. Si le premier ministre, Kyriákos Mitsotákis, affirme que « l’une des instructions les plus vastes et complexes du pays a été menée, avec une enquête complète sur les preuves et les responsabilités », les familles de victimes – et les Grec·ques en général – n’en croient pas un mot.
« En tant que citoyen grec, j’ai honte, vraiment honte de ce que j’ai vu et de ce que j’ai eu à affronter », expliquait début mars Antónis Psarópoulos, lors d’un rendez-vous fixé à la sortie d’une audience du tribunal d’Athènes. Avocat de profession, ce quadragénaire écume les salles d’audience depuis la tragédie pour représenter les proches de victimes, dont il fait lui-même partie. Sa fille, Mártha, a perdu la vie dans la collision.
L’homme a acquis une certitude : les autorités judiciaires « ont reçu des pressions du gouvernement » pour minimiser les responsabilités d’alliés politiques et de grandes entreprises, alors que le « crime » de Tempé a révélé l’état dramatique du réseau ferroviaire grec. Laissé à l’abandon après des décennies de sous-investissement, il était à la merci d’une catastrophe, comme l’ont martelé à de multiples reprises les cheminots grecs.
« Rien ne fonctionnait »
Ce soir du 28 février 2023, un train de voyageurs reliant Athènes à Thessalonique entre donc en collision avec un train de marchandises, peu après avoir quitté la gare de Larissa, à 350 kilomètres au nord de la capitale grecque. Le choc, d’une violence inouïe, est suivi d’une immense boule de feu de 80 mètres de hauteur et de plusieurs incendies secondaires. Les wagons de tête sont totalement écrasés, d’autres carbonisés. Cinquante-sept personnes meurent, en majorité des étudiant·es, et 180 autres sont blessées.
Trois ans après les faits, la chaîne des événements qui ont conduit à la collision ne fait plus guère de doute. Le chef de gare de Larissa, seul et inexpérimenté, a commis une erreur d’aiguillage qu’aucun système automatisé n’a pu corriger. Deux trains ont circulé sur la même voie en sens inverse pendant douze minutes sans que le système ferroviaire, rendu aveugle par des années de coupes budgétaires et de choix politiques désastreux, s’en aperçoive.
« En clair, rien ne fonctionnait au moment de Tempé », rappelait récemment Kóstas Genidoúnias, président du syndicat des conducteurs et conductrices de train grec. Depuis, trente-six personnes (dont le chef de gare et deux de ses collègues, le président de l’Autorité grecque de régulation ferroviaire et des cadres moyens et supérieurs d’OSE, la compagnie nationale ferroviaire grecque) ont été accusées de « mise en danger de la sécurité des transports ». Un chef d’inculpation puni d’une peine d’emprisonnement allant de dix ans à la perpétuité.
Mais l’acte d’accusation est loin de satisfaire les proches des victimes. « Il manque des hommes politiques et des entreprises qui ont des responsabilités immenses », explique Vassílis Chatzicharalámbous, qui a perdu son fils, Panagiótis, dans le drame.
Kóstas Karamanlís, l’ancien ministre des transports qui affirmait que le réseau ferroviaire était « sûr » quelques semaines avant l’accident, échappe notamment à toute responsabilité pénale. En vertu de la Constitution grecque, seul·es les député·es peuvent lever par un vote l’immunité des ministres. La majorité conservatrice s’y est toujours refusée, malgré une enquête du Parquet européen à son sujet.
Nettoyage du site
Surtout, « il n’y a aucun accusé pour presque la moitié des victimes qui, elles, n’auront jamais justice », rappelle Vassílis Chatzicharalámbous. Selon un examen financé par les familles, jusqu’à 27 des 57 passagers et passagères tué·es ont en effet survécu à la collision initiale, et sont morts par la suite d’asphyxie ou de brûlures.
« Sans les incendies, les secours auraient peut-être eu le temps de les désincarcérer, de les emmener à l’hôpital, et certains auraient pu vivre », précise Antónis Psarópoulos. Mais l’acte d’accusation ne répond à aucune de ces questions cruciales.
Depuis le drame, pourtant, plusieurs expertises indépendantes ont établi la présence d’hydrocarbures sur les lieux de l’accident, et avancent l’hypothèse d’un chargement illégal de carburant dans le train de marchandises pour expliquer la boule de feu. Le trafic d’essence de contrebande étant en pleine expansion en Grèce.
De même, la responsabilité de Hellenic Train, une filiale de l’italienne Ferrovie dello Stato qui a racheté l’exploitation des lignes en 2017, semble bien plus lourde que les simples délits retenus contre elle. Selon les analyses d’un laboratoire allemand, les sièges du train de voyageurs ne répondaient à aucune norme de sécurité incendie et étaient composés d’un matériau particulièrement inflammable. Ceux-ci ont précipité l’embrasement de l’une des voitures.
Malgré les nombreuses plaintes et notifications extrajudiciaires des avocat·es des proches, les magistrats instructeurs n’ont pas tenu compte de ces éléments. De manière générale, les investigations semblent avoir été menées dans le chaos le plus complet, dès les premières heures qui ont suivi la tragédie. « On a tout de suite vu que quelque chose n’allait pas », se remémore Kóstas Lakafósis, l’un des experts privés engagés par les familles pour enquêter sur les circonstances du drame (une procédure légale en Grèce).
Moins de six jours après la collision, les autorités grecques ont ordonné le nettoyage du site de l’accident et détruit de précieux éléments de preuve. 300 à 400 tonnes de terre, de débris et de restes humains ont été excavées par des bulldozers et déplacées vers un lieu inconnu – ils seront retrouvés des mois plus tard, dans deux décharges situées à plusieurs kilomètres du lieu de l’accident. L’opération a été coordonnée par Chrístos Triantópoulos, alors vice-ministre auprès du premier ministre. Il a depuis démissionné et risque une procédure disciplinaire.
La justice « pas indépendante »
En l’espace de trois ans, de nombreuses preuves ont ainsi été perdues ou détruites, alimentant le sentiment d’un effort concerté pour entraver l’enquête. Alors que quarante caméras ont enregistré le passage des deux trains, les images de surveillance de la nuit du 28 février 2023 ont été « accidentellement » effacées par le prestataire de sécurité d’OSE avant de réapparaître deux ans plus tard. De forts soupçons pèsent sur leur authenticité.
Moins de quarante jours après le début des investigations et contre toute logique, le juge d’instruction a, lui, ordonné la destruction des échantillons de sang et des tissus des victimes, rendant impossibles des analyses toxicologiques pour déterminer la cause de leur mort. « On ne commet pas une telle erreur. Cela a été fait sciemment », insiste l’avocat de proches Antónis Psarópoulos.
Pour reconstituer les faits, les familles des victimes ont dû enquêter par leurs propres moyens, pendant des mois, et malgré les innombrables réticences, oublis et négligences des autorités judiciaires. « L’État ne sait même pas où a été trouvé chaque corps […] Cela représente des mois de travail. Personne ne l’a fait à part nous », constate Kóstas Lakafósis, en tirant d’un épais dossier une chronologie détaillée de la soirée du drame et une cartographie précise des wagons.
La difficulté à juger les hauts responsables n’est pas une nouveauté en Grèce, un pays où le président et les vice-président·es de la Cour suprême sont directement nommé·es par le Conseil des ministres. « La justice grecque n’est pas indépendante », tranche Leftéris Papagiannákis, le président de la Ligue hellénique des droits humains, qui s’inquiète régulièrement des atteintes à l’État de droit dans le pays méditerranéen.
Le « crime de Tempé » a toutefois soulevé une vague d’indignation inédite, rassemblant certaines des manifestations les plus importantes d’après-guerre. Le 23 mars, pour l’ouverture du procès, l’association des proches des victimes appelle « ceux qui refusent de laisser étouffer ce crime » à un nouveau rassemblement. La procédure doit durer au moins deux ans.
Source : www.mediapart.fr
Conclusion : L’équipe éditoriale continuera à analyser les faits.

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