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17 avril 2026Analyse : Un rapide aperçu de cette information selon nos journalistes.
Voici les éléments principaux de « Victoria Goldiee, la journaliste trop parfaite pour être honnête » pour nos lecteurs.
À retenir
Intrigué par le profil de Victoria Goldiee, une jeune journaliste indépendante qui affirme collaborer à des médias de renom, Nicholas Hune-Brown, le rédacteur en chef du site canadien “The Local”, enquête sur elle. Elle existe bel et bien, mais ses articles, eux, ont été générés par l’intelligence artificielle. Vertigineux.
[Cet article a été publié pour la première fois sur notre site le 22 février 2026, et republié le 17 avril 2026.]
À la fin septembre [2025], j’ai lancé un appel à contributions auprès de journalistes indépendants. Rédacteur en chef pour The Local à Toronto, un magazine en ligne primé pour ses longs formats, j’ai l’habitude de travailler avec un certain nombre de plumes sur lesquelles je peux compter. Mais nous essayons toujours de faire connaître de nouvelles voix sur notre site et, d’expérience, une sollicitation sur une thématique précise est un bon moyen de les dénicher.
Plus d’un an s’était écoulé depuis mon appel précédent : cette fois-là, nous avions reçu la flopée habituelle d’idées – certaines avaient éveillé notre curiosité, la plupart n’étaient pas tout à fait adaptées à nos besoins, mais toutes étaient, à n’en pas douter, humaines. Un an plus tard, les choses avaient beaucoup changé.
Cette fois-ci, j’étais en quête d’articles sur la privatisation du système de santé, un sujet devenu houleux au Canada. En une semaine, j’ai reçu de nombreuses propositions du monde entier. Certaines, émanant d’auteurs en Afrique, en Inde et aux États-Unis, ne convenaient manifestement pas à une bulletin implantée à Toronto.
Un angle accrocheur
L’un des messages m’a paru particulièrement prometteur. Son autrice, Victoria Goldiee, disait avoir écrit pour The Globe and Mail, The Walrus et Maisonneuve, des titres canadiens publiant le même genre de longs formats que nous. Sa proposition s’intéressait à la question de la privatisation sous l’angle accrocheur de l’ascension de la “médecine sur abonnement” : “Mon article examinera la façon dont ces assurances abordent les soins de santé à la manière de plateformes telles que Netflix ou Amazon Prime, et les conséquences que cela entraîne pour un système public qui depuis longtemps revendique son universalité.”
La proposition se distinguait par l’ampleur des recherches que la correspondant avait déjà effectuées. Victoria disait avoir déjà interviewé plusieurs personnes – un consultant de 42 ans à Vancouver, un ouvrier en bâtiment de 58 ans à Hamilton et des professionnels de santé comme Danielle Martin, médecin à Toronto dont elle fournissait une citation : “La médecine sur abonnement est une forme insidieuse de privatisation.”
Un profil de pigiste ambitieuse
Lorsque je l’ai googlée, j’ai vu que Victoria avait écrit pour un ensemble de publications qui, toutes, laissaient entrevoir l’ascension d’une chroniqueur indépendante jeune et ambitieuse : des articles courts dans de prestigieux titres comme [le site de pop culture new-yorkais] The Cut et [le quotidien britannique d’informations générales] The Guardian, de plus longs formats dans des magazines de déco [américains] comme Architectural Digest ou encore Dwell, et des enquêtes approfondies dans des publications à but non lucratif ou des revues spécialisées, comme Outrider [un média associatif américain, spécialisé dans la menace nucléaire et les enjeux climatiques] et le Journal of the Law Society of Scotland [un site d’actualité juridique écossais]. Sa photo de profil était celle d’une jeune femme noire.
Elle était, d’après sa bio, “une observateur ayant à cœur de faire connaître les histoires de populations sous-représentées dans les médias”. Lors de la conférence de rédaction suivante, nous avons décidé de donner sa chance à Victoria. J’ai alors commencé à me pencher de plus près sur son travail.
Plusieurs choses m’interrogeaient. Vivait-elle vraiment à Toronto, dans la mesure où elle signait autant d’articles dans des magazines new-yorkais et des journaux britanniques ? Et comment avait-elle réussi à faire tant d’interviews au préalable [sur le système de santé canadien] ? Lancer une telle enquête sans garantie d’être rémunérée me paraissait hasardeux.
Lorsque j’ai cherché “Victoria Goldiee” sur Google en ajoutant les publications canadiennes pour lesquelles elle disait avoir travaillé, ça n’a rien donné. Nous avons contacté Danielle Martin, l’une de ces médecins que Victoria disait avoir interrogés. Elle n’avait jamais entendu parler d’elle. J’ai renvoyé un mail à Victoria :
“Ces citations sont-elles tirées de vos propres interviews ? Pouvez-vous s’il vous plaît nous envoyer quelques exemples de votre travail, peut-être tirés de The Walrus ou de Maisonneuve ?”
Le style typique de l’IA
Elle a répondu en détail le lendemain. “Les citations fournies dans la proposition sont tirées d’interviews que j’ai effectuées ces dernières semaines, insistait-elle. Pour ce qui est de mes travaux précédents, j’écris une newsletter régulière pour The Walrus.” Elle ajoutait un lien vers la newsletter “Lab Insider” du Walrus, où sa signature n’apparaissait pas.
“Je peux attester à 100 % que cette personne n’écrit pas pour ‘Lab Insider’, m’a répondu Tracie Jones, du Walrus, lorsque je l’ai contactée. C’est tellement bizarre d’affirmer ça !”
L’e-mail guindé de Victoria, ainsi qu’une lecture plus attentive de sa proposition initiale, a révélé ce qui aurait dû me sauter aux yeux dès le départ : ses formulations répétitives (“Ce sujet est important parce que…”, “Il est d’actualité parce que…”, “Il correspond à votre lectorat parce que…”) étaient typiques d’un texte généré par une intelligence artificielle (IA).
J’avais un peu honte. Naïvement, je raisonnais encore comme avant ChatGPT : j’étais parti du principe qu’il y avait un lien entre l’expéditrice du message et les idées développées dans sa proposition. Mais si l’argumentaire envoyé par Victoria semblait monté de toutes pièces par une IA, si elle inventait des interviews et des articles, que fallait-il conclure de sa longue liste de parutions ?
Depuis 2022, la signature “Victoria Goldiee” a été associée à des dizaines d’articles. Il y a une série de témoignages parus dans [le site new-yorkais] Business Insider (“J’ai 22 ans et je suis chauffeur pour Amazon”, sur les conditions de travail dans cette entreprise). Citons aussi une interview avec le comédien Nico Santos dans Vogue Philippines, un long format sur la musique afro-beat dans Rolling Stone Africa (l’article n’est plus en ligne), une recommandation de lecteur DVD dans la rubrique “The Strategist” du New York Magazine.
Un papier de 2024 sur les mèmes liés au changement climatique, paru dans Outrider, citait “Juliet Pinto, enseignante en psychologie” à l’université d’État de Pennsylvanie [aux États-Unis]. J’ai écrit à Juliet Pinto, qui est en réalité enseignante en communication dans cette université. Elle m’a répondu :
“Je n’ai discuté avec aucun journaliste sur ces recherches, et je n’enseigne pas la psychologie.”
L’article citait aussi “Terry Collins, climatologue et enseignant en sciences de l’environnement à l’université de Californie”. Je n’ai trouvé personne correspondant à cette description, mais Terry Collins, directeur de l’Institut des sciences de l’écologie à l’université Carnegie-Mellon [à Pittsburgh, en Pennsylvanie], dit n’avoir jamais communiqué avec Victoria Goldiee.
Fausses citations
Il y avait dans la liste des articles en ligne de Victoria quelques papiers parus sur PS (anciennement Pop Sugar), une parution [spécialisée dans les médias et les nouvelles technologies] du groupe Vox Media : quand j’ai cliqué sur les liens, cependant, j’ai constaté qu’ils avaient tous été remplacés par un message de la rédaction indiquant que l’article avait été “retiré car il ne respectait pas [la] charte éditoriale”.
“Dans mon souvenir, les articles signés par Victoria empruntaient trop à d’autres papiers publiés ailleurs”, m’a répondu l’ancienne rédactrice en chef de PS, Nancy Einhart, quand j’ai voulu connaître le motif des dépublications. Et d’ajouter :
“Vous êtes le troisième rédacteur en chef à me contacter à propos d’elle ces derniers mois ! Elle fait clairement sa tournée des rédactions.”
En septembre [2025], le Journal of the Law Society of Scotland a publié un reportage sur les cabinets d’avocats en milieu rural, avec de nombreuses citations : des Écossais ordinaires que je n’ai pas réussi à identifier, un juriste qui semblait fictif et une enseignante qui m’a dit ne pas avoir parlé à la correspondant. “Cette citation n’est pas de moi et, à ma connaissance, je n’ai jamais rencontré Victoria Goldiee ou discuté avec elle”, m’a en effet écrit Elaine Sutherland, professeure émérite à l’université de Stirling [en Écosse]. Le plus déconcertant, a-t-elle ajouté, c’est que “la phrase qui m’est attribuée correspond à des choses que je pourrais dire”.
Un mois plus tard, pour le magazine de design Dwell, Victoria Goldiee signait un bulletin – “Comment sublimer les recoins négligés de votre demeure” – truffé de prétendues citations d’un aréopage de designers et d’architectes internationaux, du Japon à l’Angleterre en passant par la Californie. une collaborateur indépendante avait-elle vraiment interviewé dix des plus grands designers et architectes pour ce papier rempli de liens publicitaires expliquant comment meubler les coins de votre salon ?
“Beata [Heuman] n’a pas entendu parler de la collaborateur”, a tranché quelqu’un de l’équipe [de l’architecte d’intérieur suédoise installée à Londres]. “Je n’ai pas parlé à cette journaliste et je n’ai pas fait cette déclaration”, a répondu la designer [new-yorkaise] Young Huh, citée pour avoir dit que “les coins sont comme de petits secrets dans une maison”.
Un appel vocal plutôt qu’en visio
Deux semaines après sa proposition initiale et après avoir passé bien trop de temps à la pister sur Internet, j’ai récrit à Victoria Goldiee en lui demandant s’il était possible de discuter de son enquête. À ce stade, je la soupçonnais d’inventer dans bien des médias à travers le monde, mais j’espérais obtenir quelques éléments de réponse en discutant avec elle.
Nous avons convenu d’une visioconférence dans la semaine. Dix minutes avant le rendez-vous, elle a envoyé un changement de programme par e-mail : “Je me réjouis de discuter dans un instant et je me joindrai à vous par téléphone, ce sera donc un appel vocal de mon côté”, écrivait-elle. Quelques minutes plus tard, elle était au bout du fil. “Salut Nick !” s’est-elle exclamée d’un ton enjoué, sur une ligne qui grésillait un peu. Elle m’a paru s’exprimer comme une jeune femme ayant un accent africain.
Je lui ai demandé où elle vivait à Toronto. “Dans la rue Bloor”, a-t-elle joyeusement répondu, citant sans hésitation l’un des principaux axes commerciaux de la ville. Si elle nommait l’un des premiers résultats sur Google à la requête “rues de Toronto”, je n’en admirais pas moins l’effort.
Je lui ai demandé de m’en dire un peu plus sur le papier. Elle m’a donné des explications en reprenant plus ou moins les mêmes termes que dans sa proposition, comme si elle paraphrasait un bulletin placé devant elle. “En gros, c’est l’idée que davantage de personnes, des Canadiens en l’occurrence, achètent une assurance-maladie comme si c’était leur version de Netflix ou Amazon, un peu comme on se paie un abonnement mensuel à Netflix. Maintenant, c’est pareil pour la santé.”
“Vous avez dit avoir parlé à Danielle Martin, c’est bien ça ? ai-je insisté.
— Oui, oui.
— Nous la connaissons, dans notre rédaction, et elle dit ne pas se souvenir d’avoir parlé avec vous. Est-ce que vous vous êtes vraiment entretenue avec elle ?
— Oui, absolument. J’ai demandé à mon assistant de discuter avec elle.”
Je ne me suis pas attardé sur l’idée qu’une spécialiste indépendante employait un assistant.
Enthousiaste, enjouée, mais peu plausible
Victoria est restée enthousiaste et enjouée, et elle a continué à fournir des réponses rapides, quoique peu plausibles, à chacune de mes questions. Pourquoi est-ce que je ne retrouvais pas les articles qu’elle disait avoir écrits pour des titres canadiens ? “La plupart d’entre eux sont au format papier”, a-t-elle justifié. (D’après les rédactions en chef du Globe and Mail, de Maisonneuve et du Walrus, Victoria Goldiee n’a jamais écrit dans leurs colonnes.)
Elle disait vivre à Toronto, mais j’avais remarqué qu’elle avait beaucoup écrit pour des publications britanniques. Était-elle arrivée récemment au Canada ? “Oui, pas plus tard que cette année”, a-t-elle répondu. Savait-elle pourquoi ses papiers sur Pop Sugar n’étaient plus en ligne ? “Je pense que la rédactrice en chef qui les avait publiés a quitté le média.”
Jamais je n’avais discuté avec une personne que je soupçonnais de me mentir à chacune de ses réponses. Je ne suis pas sûr non plus d’avoir déjà interviewé quelqu’un dont je voulais si désespérément tirer les vers du nez.
J’avais un nombre incalculable de questions. La personne à l’autre bout du fil était-elle aussi celle qui écrivait les e-mails ? Était-elle une spécialiste aux ambitions sincères, une personne qui, dépassée par ce dans quoi elle s’était embarquée, prenait maintenant des risques délirants ? Était-elle tout simplement une arnaqueuse pour qui les rédacteurs en chef crédules et surmenés s’étaient révélés des proies faciles ?
Dans ma version idéalisée de cet appel téléphonique, je continuais à pousser Victoria vers des incohérences de plus en plus flagrantes, après quoi elle se résoudrait à admettre la supercherie et nous pourrions entamer une vraie conversation. Au fil des échanges, j’ai pourtant compris à quel point cet espoir était insensé.
“J’ai commencé à parcourir des extraits de votre travail, ai-je continué. J’ai vu un reportage paru récemment dans le Journal of the Law Society of Scotland, c’est bien ça ?
— Oui, a-t-elle répondu. J’ai alors entendu un infime craquement dans sa voix.
— Vous citez par exemple une professeure.” Victoria était muette à l’autre bout du fil. J’ai expliqué que j’avais écrit à cette enseignante. “Elle m’a dit ne jamais vous avoir parlé.”
Dans le silence qui a suivi, j’ai compris que Victoria avait raccroché. Depuis, elle n’a plus répondu à mes e-mails.
L’escroquerie médiatique du moment
Chaque époque a les affabulateurs qu’elle mérite. De nos jours, les escrocs d’Internet farfouillent dans ce qu’il reste d’un paysage médiatique délabré. Ils profitent d’un écosystème exposé comme nul autre à la fraude, où des titres qui emploient des noms prestigieux publient des articles mal ficelés, où les spécialistes de la vérification des faits ont été licenciés et où les rédacteurs en chef sont surmenés, où la technologie permet avec une banalité sans nom de monter de toutes pièces propositions et articles entiers.
Se lancer dans le journalisme indépendant est extrêmement difficile. En revanche, la conjoncture est plutôt propice à la conception d’arnaques. Sur son site, Outrider dit proposer une rémunération de 1 000 dollars [837 euros environ] par article. Les tarifs de Dwell commencent à 50 cents [42 centimes] le mot : difficile à assumer s’il vous faut réellement interviewer dix des meilleurs designers au monde, mais c’est une rémunération décente s’il vous suffit de saisir quelques mots dans ChatGPT.
Tout ce que j’ai lu de Victoria Goldiee ne soulevait pas les mêmes interrogations. Une homonyme avait bel et bien interviewé Nico Santos pour Vogue Philippines, selon l’attaché de presse de l’acteur. D’autres papiers étaient impossibles à discréditer avec certitude. Victoria avait-elle vraiment interviewé un décorateur coréen particulièrement discret pour un papier dans Architectural Digest, qui racontait comment les gens referaient leur déco à la mode des séries coréennes ? Je ne peux pas en attester et le magazine ne m’a pas répondu.
Du Nigeria ou d’ailleurs
Mon papier préféré de “Victoria Goldiee” est celui qu’elle a publié dans The Guardian [en octobre 2025]. C’est un texte écrit à la première personne sans citations, c’est pourquoi il est difficile d’en vérifier la véracité. Victoria Goldiee m’a dit vivre à Toronto. Dans certaines parutions, elle se dit américaine et adorerait le riz wolof d’un restaurant au Ghana. Ailleurs sur Internet, elle affirme habiter au Nigeria. Dans ce texte-ci, elle fait une description haute en couleur de sa découverte des milieux musicaux underground dans l’Angleterre du XXIe siècle. On la suit d’une l'équipe éditoriale de football somalienne dans l’est de Londres au “poulet frit de Morley’s, ouvert après minuit”, et dans ces “maisons de quartier qui sentent le shampoing pour moquette et le curry”. Le texte défend ardemment l’idée que la culture, la vraie, existe dans les lieux tangibles, qu’elle se forme avec de vraies gens et non pas dans une froide réalité produite par ordinateur. “L’avenir de notre musique, lit-on, n’est pas écrit par un algorithme.” “Merveilleux article”, disait l’un des nombreux commentaires positifs.
Dépublications en série
Peu de temps après notre conversation, la bibliographie de Victoria n’était plus en ligne. Sur X, un profil à son nom qui relayait ses publications a aussi disparu. À mesure que j’ai écrit aux rédactions en chef des titres sur lesquels j’enquêtais, les articles ont été dépubliés un à un. Celui du Guardian a été remplacé par une mention indiquant qu’il avait été “retiré dans l’attente de vérifications”.
Idem pour Dwell. Idem pour le Journal of the Law Society of Scotland. Son rédacteur en chef, Joshua King, a publié des excuses à ses lecteurs : “Au vu des éléments à notre disposition, j’ai aujourd’hui la conviction que ces citations ont été attribuées à tort aux personnes interviewées et qu’elles ont, selon toute probabilité, été inventées. C’est embarrassant pour la profession et je regrette de devoir écrire ces excuses.”
Les escrocs sont déjà à l’œuvre. Pendant l’été [2025], le Chicago Sun-Times a publié une “sélection de lectures estivales” générée par l’IA remplie de livres qui n’existent pas. À Toronto, la communication indépendante The Grind a dû différer sa parution après avoir donné leur chance à de nouvelles plumes, pour finir submergée par des “escrocs cherchant à nous refiler des papiers produits par l’IA sur des lieux et des personnes imaginaires”. [Au cours de l’année passée], pas moins de six publications, dont Wired [un prestigieux magazine californien, spécialisé dans les nouvelles technologies], ont retiré des articles après avoir découvert que ces papiers supposément écrits par une certaine “Margaux Blanchard” avaient sans doute été inventés par une IA.
Trier le vrai de l’IA
Après avoir pataugé des semaines dans le bourbier qu’avait créé en ligne “Victoria Goldiee”, je suis revenu à ma boîte de réception pour me pencher sur les autres propositions qui m’y attendaient encore. J’ai été pigiste pendant l’essentiel de ma vie professionnelle, c’est pourquoi, depuis que je suis rédacteur en chef, je fais toujours mon possible pour répondre à toutes les propositions soignées que je reçois. En les relisant cette fois, je n’y voyais plus que le vernis synthétique de l’intelligence artificielle. Sans doute y avait-il de jeunes talents dans la masse, mais je n’ai pas eu la force de faire le tri dans ce grand n’importe quoi.
Parmi les quelques cas où l’usage d’une IA était le plus flagrant, j’ai nonchalamment googlé les noms associés à ces propositions. J’ai vu leur signature partout sur Internet – un tissu de mensonges dont certains ressemblaient à s’y méprendre à des vérités, si étroitement enchevêtrés dans l’écosystème médiatique que personne ne pourrait avoir l’énergie de les en extirper. L’espace d’un instant, j’ai été frappé par un désespoir profond et sincère.
J’ignore qui est “Victoria Goldiee”. J’ai un temps pensé qu’elle pourrait n’être qu’un nom, sans le moindre lien avec un être humain en particulier – peut-être l’une des dizaines de signatures utilisées quelque part dans une usine à contenus, à Londres ou à Lagos.
Le style bancal d’un être de chair et d’os
Il n’empêche qu’après avoir épluché ce qu’il reste de sa présence en ligne et examiné ses écrits à la loupe pour tenter de démêler le vrai du faux, je trouve maintenant son histoire plus banale. Je ne crois pas que cette autrice vienne ou vive encore au Nigeria. Elle aime les séries coréennes. Elle vit sur Internet, comme nous toutes et tous.
L’un des plus anciens papiers de Victoria Goldiee que j’aie pu trouver, paru sur un site peu connu en mai 2022, raconte ce que l’on ressent quand on surfe sur Internet et qu’on se retrouve bombardé par les images et les histoires de personnes qui réussissent mieux que nous. Ce texte n’était pas aussi impeccable que ses productions ultérieures : le style n’était pas toujours très heureux et la grammaire était parfois bancale. En revanche, l’article paraissait exprimer sincèrement ce que ressentait un être en chair et en os.
Sur Internet, écrivait-elle, les gens “ont tendance à mettre en scène les bons côtés de leur vie”. Ils refusent de montrer leurs imperfections, préférant simuler la positivité et la réussite. “La course à la productivité nous met sous une énorme pression, écrit-elle. La plupart des gens comme moi sont fatigués et tentent simplement de s’en sortir au jour le jour.”
Source : www.courrierinternational.com
Conclusion : Quelques éléments à garder en tête pour suivre cette actualité.

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