
$200,000 worth of supplies donated to PB schools
5 mars 2026
Un skieur décède sur les pistes d’une station des Pyrénées
5 mars 2026[Cet article a été publié sur notre site pour la première fois le 26 janvier 2025 et republié le 5 mars 2026.]
Un jour, il m’a été donné d’assister, dans une entreprise française, à l’enregistrement d’une vidéo de son éminent directeur général. À cette occasion, j’ai vu la vidéaste de l’équipe se faire incendier par celui-ci devant la salle entière, parce qu’elle avait eu le malheur de rater une prise. L’employée était devenue toute rouge, visiblement à deux doigts de fondre en larmes. Le directeur avait voulu faire étalage de son autorité.
Alors que la moitié de la planète rêve de venir habiter à Paris en raison de sa prétendue semaine de 35 heures (qui ne s’applique pas aux cadres supérieurs) et de ses longues pauses déjeuner (souvent une réalité !), on peut se demander à quoi ressemble vraiment la vie au travail dans une entreprise française. Depuis 2002 que je vis à Paris, les différences que j’ai pu observer sur le plan de la culture d’entreprise entre la capitale française et ses grandes rivales que sont Londres et New York m’ont toujours fasciné.
La vie au travail en France, par ses codes, surprend souvent les étrangers. Si elle peut choquer par certains aspects, comme le climat de méfiance générale, elle a aussi de grands points forts (la qualité du travail effectué, ou encore le bel équilibre entre vie professionnelle et vie privée) et, mine de rien, les choses évoluent à la faveur de la mondialisation de la France.
Voici quelques conseils qui peuvent servir de guide dans le monde du travail français moderne. Ils sont issus d’entretiens menés auprès de salariés étrangers et français.
Comment amadouer son patron
La toute-puissance du chef (pour la plupart du temps un homme) est la particularité la plus frappante de la vie au bureau en France, où la structure hiérarchique tend à être relativement verticale. Une Britannique ayant travaillé dans une entreprise parisienne de produits de luxe y a constaté “un certain culte du chef”.
Celui-ci est en général diplômé d’une grande école. D’ailleurs, même à 60 ans, les directeurs généraux se plaisent toujours à mettre en avant l’école dont ils sont issus (oui, encore plus qu’au Royaume-Uni !).
Comme me l’a expliqué Anders Fogelström, un Suédois qui a occupé des fonctions de PDG en France, “en France, on attend de son patron qu’il sache tout. Il n’est pas censé être le coordinateur de la décentralisation du pouvoir. Il doit savoir convaincre, mais aussi séduire”, c’est une question de panache personnel…
Sexe et sexisme
À ce propos, notons le recul des tentatives de séduction au sens premier du terme, le mouvement #MeToo étant enfin bien implanté sur les lieux de travail en France. De plus, plusieurs personnalités françaises ont récemment été poursuivies devant la justice pour viol, sans oublier le plus important procès dans ce domaine de toute l’histoire de France, celui du mari de Gisèle Pelicot et des dizaines d’hommes auxquels il l’a livrée.
“Ce que j’ai constaté, ce n’est pas forcément moins d’arrogance de la part des hommes, mais moins de tolérance chez les femmes”, dit Delphine Dhilly, la réalisatrice du documentaire Sexe sans consentement, à propos du sexisme quotidien sur le lieu de travail.
Tactiques et stratégies
Les subalternes se hasardent encore peu souvent, semble-t-il, à contester l’autorité de leur chef. Pierre Forthomme, un coach de dirigeants, qui travaille avec des cadres supérieurs français, estime pourtant que les responsables “apprécieraient d’avoir davantage de retours et de travail en équipe. Ils ne souhaitent pas être seuls, mais c’est le système qui les met dans cette position de pouvoir, pour qu’on puisse leur reprocher nos problèmes.”
Les décisions d’entreprise sont rarement prises lors de réunions officielles. En France, il arrive souvent qu’un patron ne consulte à huis clos que ses fidèles lieutenants – c’est aussi le mode de fonctionnement préféré du président Emmanuel Macron. “Les gens se battent à couteaux tirés pour devenir l’un de ces fidèles lieutenants”, explique une Américaine qui travaille dans une banque parisienne.
Parmi les stratégies possibles pour y arriver, l’une d’elles consiste à donner de bonnes idées à son patron et à lui laisser en tirer gloire, en espérant que cela favorise aussi sa propre ascension. D’accord, ce genre de comportement de la part d’un dirigeant peut paraître universel, mais à Paris le phénomène a l’air plus marqué.
Rares sont les cadres capables de suivre le mode de pensée de leur patron. “La communication est volontairement inégale. Selon les personnes que l’on connaît et le degré de confiance que l’on inspire, on peut obtenir plus ou moins d’informations confidentielles”, explique la banquière.
La méfiance domine les relations de travail en raison de la hiérarchie très stricte. Les comités sociaux économiques (CSE) de l’entreprise, qui regroupent des employés élus et des représentants syndicaux, sont souvent le siège d’affrontements avec la direction. Toutefois, le patron peut mettre dans sa poche ces interlocuteurs en leur accordant discrètement de petits avantages, comme l’attribution d’une voiture de fonction, précise Anders Fogelström.
Comment devenir indéboulonnable ?
Sur chaque lieu de travail plane l’ombre de l’imposant Code du travail. De nombreux salariés connaissent leurs droits sur le bout des doigts, tels des juristes chevronnés. Ceux qui ont décroché un CDI, le graal, l’équivalent d’une titularisation pour un universitaire, deviennent quasiment indéboulonnables. C’est désormais le cas de près de 73 % des salariés français, si l’on inclut les fonctionnaires, qui sont eux aussi très difficiles à renvoyer.
Les entreprises qui souhaitent se débarrasser de certains employés indésirables doivent donc trouver d’autres moyens pour le faire. Parfois, elles proposent à la personne concernée une prime de départ.
Une autre méthode très prisée est la “placardisation”, ou mise au placard, une expression figurée pour désigner le fait de priver de travail un salarié ou de lui confier une tâche inutile. C’est une forme d’humiliation. C’est ainsi que quelqu’un peut rester en place durant des années, à lire le journal, jusqu’à ce qu’il accepte de partir. Cette “indéboulonnabilité” façonne le monde du travail en France.
Cages dorées et plafonds de verre
Les postes à responsabilité ayant toujours tendance à être réservés à des diplômés de grandes écoles de sexe masculin, la plupart des salariés en CDI finissent par ne plus manifester aucune ambition.
Par ailleurs, un consultant franco-sénégalais à Paris souligne que “si vous êtes noir ou arabe, vous vous heurtez à un plafond de verre”. Selon lui, un employé noir est rarement pris au sérieux lorsqu’il prend la parole dans une réunion. C’est ainsi que ces exclus peuvent rester bloqués des dizaines d’années durant à des postes qu’ils n’aiment pas.
Pourtant, rares sont ceux qui osent échanger leur CDI contre une très redoutée vie de précarité, faite d’emplois souvent temporaires, ou même de chômage. C’est ainsi que de nombreux salariés français de longue date se retrouvent “dans une cage dorée”, explique la banquière américaine : “On s’occupe de vous, vous êtes bien nourri, mais la mobilité verticale est faible. Ici, peu de gens se disent, comme aux États-Unis, qu’en travaillant dur ils pourront gravir les échelons.”
Parmi les anciens, nombreux sont ceux qui se connaissent depuis des dizaines d’années. Néanmoins, les sociologues considèrent la France comme un pays caractérisé par un faible degré de confiance, et c’est une réalité sur la plupart des lieux de travail français.
Les chefs de service se comportent souvent comme s’ils étaient des adversaires en train de se livrer à une “guerre de territoire”, explique le consultant franco-sénégalais. Là aussi, le phénomène n’est pas propre à la France, mais il semble y être plus accentué.
Au déjeuner, les langues se délient
Il est rare qu’un esprit d’équipe fort règne au sein d’une entreprise. Toutefois, il est possible d’instaurer une certaine confiance entre les individus, en général grâce aux repas. C’est un moment privilégié pour partager les derniers ragots et autres informations.
Par conséquent, si un collègue vous invite à sortir déjeuner avec lui, dites-lui toujours oui, même si vous êtes très occupé, recommande un juriste français. Vous pouvez acheter un sandwich à la boulangerie ou, mieux, aller manger au restaurant du coin où, si vous prenez le menu, vous aurez l’assurance d’avoir fini en trois quarts d’heure, compte-tenu de l’efficacité des cuisiniers à Paris.
Les fumeurs peuvent également apprendre des petits potins très utiles en discutant dans le froid avec d’autres, blottis au pied de l’immeuble. Pour instaurer un climat de confiance dans ces moments-là et pour sentir d’où souffle le vent dans l’entreprise, il reste essentiel de savoir parler français, même si l’usage de l’anglais se répand désormais dans quelques sociétés françaises.
“Les gens se méfient les uns des autres, et quand on est étranger on est naïf par nature, puisqu’on ne comprend pas les règles tacites”, explique Anders Fogelström.
Du champagne à bas prix, entre autres avantages
En dehors du déjeuner, les salariés en France passent relativement peu de temps ensemble. Il est rare qu’ils se retrouvent pour aller boire un coup après le travail ou à l’occasion d’une fête de Noël. Il y a quand même les pots de départ organisés pour ceux qui partent à la retraite au bout de vingt-cinq années d’activité.
Les employés ne sont pas supposés dévoiler toute leur personnalité ni afficher des photos de leurs enfants au bureau. Il est toléré que l’on emmène son enfant chez le médecin, mais à condition de le faire discrètement : vos collègues n’ont pas besoin de tout savoir sur votre famille.
En France, il est normal qu’un salarié établisse une séparation avec sa vie privée et donne la priorité à cette dernière. D’après l’OCDE, un Français travaillant à temps plein consacre en moyenne 16,2 heures par jour à prendre soin de lui (en mangeant, dormant, etc.) et à ses loisirs ; la France arrive ainsi au deuxième rang des 41 pays développés, après l’Italie.
Dans les bureaux parisiens, les salariés ordinaires peuvent très bien s’en tenir à la règle officielle des 35 heures de travail par semaine et prétendre à des congés supplémentaires pour compenser s’ils travaillent tard. En revanche, chez les cadres supérieurs, les journées à rallonge sont monnaie courante. La plupart des bureaux ferment presque totalement au mois d’août, ce qui permet aux employés de ne rien manquer pendant leur absence.
La banquière américaine souligne les bons côtés du milieu du travail en France : “Il est facile de concilier vie professionnelle et vie privée, et d’avoir des enfants. Grâce à notre CSE, on bénéficie de séjours de vacances et de champagne à prix réduit.” Elle estime avoir une meilleure qualité de vie que ses collègues américains qui gagnent quatre fois plus qu’elle, mais qui craignent d’être licenciés au moindre ralentissement économique.
Un métier, une vocation
L’ancienne employée britannique d’une marque de luxe française met en avant un autre point fort du milieu du travail en France : “Les équipes avec lesquelles j’ai travaillé avaient un souci du détail incroyable et étaient très fières de fournir un travail de qualité.” Certains employés s’étaient spécialisés dans leur domaine dès le début de leurs études, car en France un diplôme correspond en général à un type de métier.
Anna Sophia Beetschen, une femme médecin suisse qui a travaillé dans un hôpital parisien, a pu constater à quel point ses collègues étaient fiers d’être membres de l’Ordre des médecins. C’est pourquoi ils portaient presque toujours des blouses d’hôpital, même si cela ne présentait aucun intérêt sur le plan sanitaire. Ils estimaient jouir d’un certain statut en raison de leur CV et de leur position professionnelle plutôt que de leur salaire. Cette forme de fierté est présente dans tous les secteurs en France.
Ici, “faire une baguette ou être moniteur de ski est un vrai métier, pas une affaire de dilettante”, écrit sur X Kevin Bryan, un économiste de l’université de Toronto. Selon lui, en France, on n’a pas la culture du travail acharné, mais celle du soin apporté à son ouvrage. C’est ce qui explique sans doute pourquoi la productivité horaire y est de 17 % supérieure à celle du Royaume-Uni.
Les espaces de travail partagés
Pour se faire une petite idée de la manière dont pourrait évoluer la vie au travail à Paris, tournons-nous vers les espaces de travail partagés (coworking), qui ont poussé comme des champignons dans toute la ville, attirant les jeunes nomades du numérique.
Julien Karyo, un entrepreneur de la French Tech qui travaille depuis des années dans des espaces de travail partagés, constate des changements dans les apéros-rencontres : l’usage de l’anglais y est devenu plus courant, le vin et le flirt moins. Il est possible que ces changements s’étendent aux entreprises plus traditionnelles.
En effet, rien n’échappe à la mondialisation, même la culture française du travail.

9999999
