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L'équipe met en lumière les points essentiels de « Le Mexique au cœur, avec Jean-Marie Gustave Le Clézio ».
À savoir
Trois Mexique est le huitième ouvrage que consacre J.M.G. Le Clézio au monde mexicain. Dans ce nouveau livre, le prix Nobel français rend hommage à la littérature de ce pays à travers les portraits de trois auteurs lumineux : sœur Juana, une religieuse, poétesse et autrice du XVIIe siècle, Juan Rulfo et Luis Gonzalez, un romancier et un historien du XXe siècle – trois personnalités aux parcours très différents, mais qui ont fait rayonner chacune à sa manière les lettres mexicaines.
Auteur de plusieurs essais et de récits sur le Mexique, Jean-Marie Gustave Le Clézio est sans doute le plus Mexicain des auteurs français. L’écrivain fréquente ce grand pays d’Amérique depuis bientôt soixante ans. Au début de la décennie 1970, il y a même vécu, partageant pendant quatre années la vie des indiens Embéras et Waunanas dans la forêt du Darien panaméen. L’auteur de La Fête chantée et de Diego et Frida aime à raconter qu’il a vécu parfaitement intégré dans ce pays indien, au point qu’il s’était permis d’imaginer qu’il passerait le reste de sa vie là-bas, parmi les Indiens. Or finalement, cela ne s’est pas fait à cause des problèmes de santé nécessitant le rapatriement d’urgence.
C’est en août 1967 que le très jeune Le Clézio, pas encore trentenaire, foula pour la toute première fois le sol mexicain. « Ce fut tout de suite le coup de foudre », l’écrivain, a-t-il expliqué récemment sur un plateau de la télévision française. En fait, le coup de foudre ne fut pas seulement métaphorique. L’avion de l’écrivain fut frappé par la foudre, alors qu’il avait entamé sa descente sur l’aéroport de Mexico City. Panique à bord, mais le pilote réussit finalement à faire atterrir l’appareil et les voyageurs purent quitter les lieux, sains et saufs. C’est dans la foulée de ce traumatisme initial qu’a commencé l’histoire d’amour entre le futur prix Nobel français de littérature et le pays héritier de l’ancien royaume aztèque.
Agé aujourd’hui de 86 ans, Le Clézio aime à raconter combien le jeune coopérant qu’il était en 1967, fut ébloui par l’histoire des grandes civilisations amérindiennes du Mexique préhispanique, par sa pensée philosophique et mystique et les vestiges de ce passé qui perdurent, pas seulement dans les musées, mais aussi dans les esprits et les manières d’être des Mexicains contemporains. Cette rencontre fut fondatrice pour l’écrivain qui en a évoqué les moments marquants dans les nombreux ouvrages qu’il a consacrés à ce pays en tant que romancier, biographe, historien ou simple essayiste.
Le Mexique littéraire
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Trois Mexique paru cette année propose un périple riche en découvertes et en intuitions à travers le Mexique littéraire. Celui-ci est représenté ici par trois figures qui occupent une place importante dans le panthéon littéraire de l’auteur. Il s’agit, pour commencer, de la poétesse créole, Sœur Juana Inès de la Cruz (1651-1695), pionnière de la littérature mexicaine et féministe avant l’heure, puis de l’écrivain Juan Rulfo (1917-1986), considéré comme le véritable fondateur du « réalisme magique » et enfin de l’historien Luis Gonzalez y Gonzalez (1925-2003), père de ce qu’on appelle la « microhistoire ». Ces trois auteurs ont bien de choses en commun, en particulier leur quête de modernité littéraire, bien que leurs œuvres soient représentatives des enjeux de leur génération et de leur époque.
L’essai s’ouvre sur une explication de texte : « Pour parler du Mexique, on dit souvent, écrit Le Clézio, que c’est un pays à trois étages : le sous-sol préhistorique (qu’on appelle parfois pré contact), l’ère coloniale (métissage et acculturation) et l’indépendance, depuis la libération jusqu’aux temps modernes, en passant par la révolution de 1910 […] La littérature, au Mexique, a connu cette succession. »
C’est cette succession qui constitue la cohérence de l’organisation de l’ouvrage que Le Clézio consacre aux trois écrivains, les protagonistes de Trois Mexique.
Un destin hors du commun
Le naufrage des empires amérindiens n’ayant laissé que peu de traces, toutes effacées par les invasions coloniales, les historiens situent le début des lettres mexicaines modernes entre le XVIe et le XVIIe siècles. Les conditions pour la production d’une littérature nationale se mettent progressivement en place avec l’installation de la première imprimerie durant la première moitié du XVIe siècle et la création de la toute première université en 1551 à Mexico. Les premiers écrivains notables sont des chroniqueurs, des hommes de théâtre, mais tous nés en Espagne. Trois Mexique s’ouvre sur le portrait fascinant de la poétesse créole sœur Juana Inès de la Cruz, qui faisait partie des tout premiers écrivains natifs du Mexique.

C’est un destin hors du commun, celui de cette femme au sang mêlé, née dans des conditions modestes, dans un village obscur de la Nouvelle-Espagne (nom colonial du Mexique). Son provincialisme ainsi que ses origines humbles n’empêcheront pas la jeune femme de s’imposer comme l’une des plus grandes poètes de langue espagnole de son époque. Ses poèmes étaient lus, ses pièces de théâtre jouées dans l’ensemble du monde espagnol et portugais, c’est-à-dire « dans la moitié du monde connu de l’époque », comme aimait le rappeler le grand poète mexicain Octavio Paz qui a commis une biographie volumineuse de plus de 600 pages à Sœur Juana (1)
Le portrait que brosse Le Clézio pour sa part est un hommage au génie littéraire de la poétesse. L’ambition de l’auteur est de raconter la vie et l’œuvre de sa protagoniste, en les situant dans le contexte des métamorphoses profondes à l’œuvre dans le Mexique du XVIIe siècle, avec la montée au premier plan d’une élite métisse provinciale. C’est cette « mexicanité » naissante qu’incarne l’œuvre baroque de Soeur Juana.
Entre deux mondes
« Juana est profondément originale », écrit Le Clézio. Cette originalité a partie liée au choix de vie de la jeune poétesse qui se partage entre la vie mondaine de la cour du vice-roi d’Espagne où la jeune poétesse brille grâce à son intelligence, grâce aussi à la beauté profane de ses écrits, et le couvent des nonnes hiéronymites où elle se réfugie à l’âge de 20 ans. On a dit qu’elle est entrée dans la religion pour échapper au mariage et préserver sa liberté d’accéder à la sphère de la connaissance qui était à l’époque exclusivement aux mains des hommes. Au couvent, elle continue à étudier, à correspondre avec le monde des philosophes, des poètes, des savants, tout en poursuivant sa carrière d’écrivaine.
Entre ses vingt ans en 1668, lorsqu’elle quitte le bruit et la fureur de la vie à la cour pour entrer au couvent, et sa mort en 1695, elle a produit une œuvre considérable, inspirée des grands maîtres de la littérature espagnole de l’époque, notamment Quevedo, de Gongora, Caldéron de la Bavea. Cette œuvre se partage entre rondeaux, sonnets, drames courtois, comédies satiriques, énigmes, poèmes hermétiques et savants. Les sujets de prédilection de la poétesse sont amour, sensualité, domination masculine ainsi que les grands thèmes de pensée chrétienne ou de mythes gréco-latines, comme dans son poème philosophique, Premier songe, qui vaudra sa place à Sœur Juana dans la longue lignée des écrivains philosophes.
Or, pour Le Clézio, la véritable originalité de cette poétesse créole réside dans ses poèmes chantés et dansés en langues locales, appelés « villancios », placés en ouverture de ses pièces de théâtre baroque. Ce mélange des sensibilités et des langues qui célèbre, écrit le biographe, « la rencontre des deux mondes, l’héritage culturel de la poésie aztèque et la création moderne inspirée par l’âge baroque », est la véritable marque de fabrique de l’oeuvre de Sœur Juana et sans doute le secret de son succès auprès de ses contemporains au XVIIe siècle.
Sœur Juana meurt dans son couvent en 1698, frappée par le cocoliztli, la grande peste qui décimait le Mexique à l’époque, tous les dix ans. Au cours des dernières années de sa vie, la poétesse est empêchée d’écrire à cause de la pression de la hiérarchie catholique, et les redoutables jésuite de l’Inquisition qui lui reprochent ses prises de positions affirmant l’indépendance des femmes, impossible à l’époque. Elle est alors réduite au silence, ce que l’auteur de Trois Mexique interprète comme relevant du choix personnel de l’écrivaine devenue la barde quasi-officielle du régime : « En choisissant le silence, écrit Le Clézio, non par soumission mais par conviction, Juana rejoint le peuple mexicain dont elle est issue, et suit le modèle de tous ceux et toutes celles qui l’ont précédée. » La grande Sœur Juana Ines de la Cruz a ainsi fini ses jours en rebelle résignée au silence, en quelque sorte.
Comme un envol de mots
Le silence tout comme l’originalité et l’inventivité de la parole sont des thèmes qui traversent les portraits de tous les trois écrivains réunis dans les pages de Trois Mexique. La question du silence ou de l’abandon de l’écriture se pose aussi pour le romancier Juan Rulfo et l’historien Luis Gonzalez, protagonistes respectifs des deux dernières sections du livre.
« Juan Rulfo, l’écrivain-né » est le titre de la section consacrée au célébrissime auteur de Pedro Paramo, devenu un roman mythique depuis sa parution en 1955. Ce livre raconte l’histoire d’une quête, une quête qui se déploie sur fond d’un paysage inhospitalier et violent, bruissant d’échos fantomatiques. C’est dans ce paysage que débarque le héros du roman, Juan Preciado, à la rencontre de son destin.
Le Clézio consacre un très beau texte, à la fois fiévreux et inspiré, à la démarche littéraire de Rulfo : « Il est certainement l’un des plus grands vrais écrivains du XXe siècle. Celui qui a changé quelque chose à la littérature, a inventé une voie nouvelle, loin de toute école, de toute idée reçue, celui qui a refondé l’imaginaire, non pas avec théories ou diktats, mais plutôt avec un mélange d’insolence et de nonchalance, sans souci pour les règles établies, sans respect excessif des modes, ainsi, en liberté, en apesanteur, comme un jeu, comme un jeté de pierre. Comme un envol de mots… »
Très vite, on se bute dans ces pages à la question incontournable de la fin de l’écriture. Pourquoi Juan Rulfo, s’est-il enfermé dans un mutisme obstiné après avoir livré son beau roman faulknérien, précédé seulement d’un recueil de nouvelles annonciatrices de l’ampleur de son talent. D’aucuns ont cherché la réponse dans l’alcoolisme légendaire de l’écrivain, d’autres dans des épisodes de dépression périodique, qui ont conduit Rulfo à l’asile psychiatrique où il a parfois subi des séances d’électrochoc. « Comment l’écriture de la fiction peut-elle survivre à un tel châtiment ? », s’interroge Le Clézio, avant de pointer les limites et « la puissance de l’imaginaire, cette sorte de prophétie que Juan Rulfo nous a donnée dans ses mots, une fois pour toutes, et qu’il nous faut tenter de déchiffrer au long du reste de nos vies. »
Trois Mexique clôt sur le portrait de l’historien Luis Gonzalez, ami et maître de l’auteur. Son parcours est aussi marqué de ruptures. Lui aussi, il s’est arrêté d’écrire, après avoir publié son opus magnum Pueblo en Vilo ou Le village perché, qualifié par Le Clézio de « livre de poids », « un livre d’histoires qui parle d’un humanisme encore à naître »
Trois Mexique, par J.M.G. Le Clézio. Editions Gallimard, 135 pages, 18,50 euros.
- « Sor Juana Ines de la Cruz, ou les pièges de la foi », d’Octavio Paz. Traduit de l’espagnol par Roger Munier, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 640 pages.
Source : www.rfi.fr
Conclusion : Nous restons attentifs à cette actualité et à son évolution.

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