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6 mars 2026Qu’est-ce que la « flotte fantôme russe », dont un navire a été immobilisé au large de Saint-Nazaire ?
DAMIEN MEYER / AFP
Le pétrolier « Boracay », qui appartient à la « flotte fantôme russe » mais se trouve sous pavillon béninois, a été intercepté par les autorités françaises au large de Saint-Nazaire.
INTERNATIONAL – Une menace tout sauf paranormale. La « flotte fantôme russe » est revenue au cœur des débats après l’arraisonnement du pétrolier Boracay, le 27 septembre dernier au large de la Bretagne. Le navire est désormais immobilisé au large de Saint-Nazaire et le capitaine et son second – « tous deux de nationalité chinoise » – ont été placés en garde à vue, le premier sera jugé pour « refus d’obtempérer », a annoncé le parquet de Brest ce jeudi 2 octobre.
Le Boracay transportait une importante cargaison de pétrole de la Russie vers l’Inde, mais battait pavillon du Bénin. Un cas très loin d’être isolé : Moscou possède une armada de pétroliers circulant sous le pavillon de complaisance et désignée sous l’appellation de « flotte fantôme ». L’objectif : continuer d’exporter du pétrole et du gaz en contournant les sanctions occidentales, dont un embargo de l’UE sur l’importation de pétrole russe en vigueur depuis 2022.
À cette mesure s’est ajouté un « price cap » des pays occidentaux. Leurs entreprises n’ont pas le droit de fournir ni assurance, ni service maritime à une compagnie transportant du pétrole russe à plus de 60 dollars le baril. Toutes ces mesures de sanction ont poussé Moscou à investir dans une « flotte fantôme » pour maintenir ses bénéfices pétroliers envers et contre tous. L’ampleur de cette armada est difficile à évaluer « avec précision », explique Julien Vercueil, économiste à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).
S’appuyant sur « l’estimation la plus forte » proposée par la Kyiv School of Economics, ce spécialiste de l’économie russe évoque « près de 600 navires ». D’autres spécialistes parlent d’effectifs encore plus élevés, à l’image de l’amiral Benoît de Guibert, préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord, qui parlait d’« environ 900 navires » dans un entretien avec l’AFP en juillet dernier.
Le secteur pétrogazier couvre 83 % des dépenses militaires russes
« Les enjeux financiers sont considérables, affirme Julien Vercueil au HuffPost. Une seule rotation pour un pétrolier de taille relativement modeste peut produire un revenu brut de 20 millions de dollars. » Avec plusieurs centaines de navires « fantômes », les revenus pétroliers de la Russie ne sont pas près de diminuer. La flotte clandestine représente à elle seule « plus de 30 milliards d’euros » pour le budget du Kremlin et finance « 30 à 40 % » de son effort de guerre en Ukraine, a assuré Emmanuel Macron ce jeudi.
Selon Julien Vercueil, la « flotte fantôme » a permis à la Russie de transformer la « structure » de sa rente pétrogazière depuis le début de la guerre en Ukraine. Après une hausse des revenus en 2022, quand les prix du gaz ont augmenté, le Kremlin a dû encaisser une « réduction mécanique de la rente » avec l’« effondrement des volumes de gaz exportés » et le « léger repli des volumes de pétrole et produits pétroliers ».
Depuis, la Russie a repris un peu la main, d’après l’économiste de l’Inalco. Elle s’appuie sur le gaz exporté vers la Chine, mais aussi sur des « capacités d’exportation qui se sont démultipliées via la flotte fantôme ». Et le spécialiste d’insister : « L’enjeu pour la réduction de la rente est de diminuer l’efficacité de cette flotte et d’obtenir une baisse significative du prix que les Russes peuvent retirer de la vente de leurs hydrocarbures. »
Le tout aurait « un puissant effet » sur le financement de l’invasion russe de l’Ukraine, assure Julien Vercueil. Ce constat est partagé par Emmanuel Macron, qui a appelé ce jeudi, depuis un sommet à Copenhague, à « accroître la pression sur la flotte fantôme ».
Des missions pétrolières… et de sabotage ?
La lutte contre les navires clandestins a déjà commencé. En juillet dernier, l’AFP faisait état de 444 pétroliers « fantômes » recensés par l’UE et de plus de 400 navires sanctionnés par le Royaume-Uni depuis le début de l’invasion de l’Ukraine. De son côté, Julien Vercueil souligne l’importance de « développer les systèmes d’identification, de surveillance et de prise en flagrant délit des opérations de transbordement illégal ». Le spécialiste invite également à mieux repérer l’« opacification » et la « dissimulation des transactions tombant sous le coup des sanctions ».
L’enjeu n’est pas seulement économique : la « flotte fantôme » russe est suspectée de participer à des opérations d’espionnage ou de sabotage. Le Boracay, arraisonné la semaine dernière par la marine française, apparaît par exemple dans l’enquête danoise sur les drones supposés russes qui ont survolé les aéroports de Copenhague et d’Oslo, le 22 septembre dernier. Si Emmanuel Macron a appelé à rester « très prudent » sur le sujet, les autorités danoises n’excluent pas que le Boracay ait pu servir de rampe de lancement aux appareils volants.
D’autres cas existent. En mars dernier, le média indépendant Blast évoquait par exemple le cas du pétrolier Eagle S, qui a « raclé les fonds de la Baltique sur près de 90 kilomètres » en décembre 2024 avec « son ancre de 11 tonnes ». La manœuvre a endommagé plusieurs câbles sous-marins permettant la circulation d’électricité et les télécommunications. Les autorités finlandaises sont montées au créneau, mais elles « peinent à prouver que l’incident est volontaire », d’autant plus qu’« un câble russe a également été touché ». Le navire a finalement pu repartir avec tout son pétrole deux mois après l’incident.
Des « vieux rafiots » dangereux pour l’environnement
Aux enjeux économiques et de sabotage s’ajoute la question de la sécurité, notamment environnementale. Les pétroliers « fantômes » employés par les Russes sont loin d’être flambant neufs et peuvent être carrément dangereux. Moscou a « acheté à tour de bras des tas de vieux rafiots », résume Jean de Gliniasty, ex-ambassadeur français en Russie interrogé par actu.fr. Parmi eux, certains « peuvent être très vieux, s’écraser sur un rocher, polluer la mer, etc. »
En janvier dernier, l’Allemagne a par exemple dû sécuriser coûte que coûte un pétrolier « fantôme » russe qui était en difficulté dans la Baltique. Avec 99 000 tonnes de pétrole à bord selon l’AFP, le navire battant pavillon panaméen aurait pu provoquer une marée noire désastreuse.
Dans certains cas, le drame n’a pas pu être évité. Le média russophone indépendant Meduza, basé en Lettonie, a documenté une véritable catastrophe écologique en mer Noire en décembre 2024. Le naufrage de deux pétroliers russes a libéré des milliers de tonnes de mazout sur les côtes russes et géorgiennes. Les navires impliqués étaient en service depuis plus d’un demi-siècle, alors que la durée de vie d’un pétrolier est estimée entre 20 et 30 ans.

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