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Sana Atef, journaliste afghane | France Inter
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Figure majeure de l’art moderne égyptien et arabe, l’artiste égyptien Hamed Abdalla a réussi à réunir dans son œuvre unique aussi bien la vie du petit peuple que l’art pharaonique ou les arts de l’Islam. Son invention du « mot-forme » transforme les lettres arabes en alphabet de « corps ». Présentant une centaine d’œuvres, l’Institut du monde arabe (IMA) à Tourcoing, dans le nord de la France, vient d’ouvrir la plus grande rétrospective de ce pionnier. Entretien avec Nada Mjdoub, commissaire de l’exposition « Hamed Abdalla – Signaux d’Égypte ».
RFI : L’œuvre de Hamed Abdalla a déjà été consacrée dans des institutions très prestigieuses comme le Metropolitan Museum of Art à New York, la Tate Modern à Londres, le Zentrum Paul Klee à Berne, le Musée arabe d’art moderne (Mathaf) à Doha, le Musée d’Art moderne égyptien au Caire … Quel est le côté unique de cette grande rétrospective en France, à l’IMA-Tourcoing ?
Nada Manjdoub : La particularité, c’est que c’est une exposition rétrospective sur toute l’œuvre de Hamed Abdallah à travers la collection qu’a préservée la famille. Et c’est la première exposition rétrospective en France, le pays où Hamed Abdallah s’est installé et a vécu le plus longtemps.
Abdallah est né en 1917 au Caire, dans une famille plutôt pauvre, d’origine paysanne. Comment est née sa passion pour l’art et pour la peinture ?
Dès son enfance, il était à l’école coranique et s’est déjà fait remarquer pour sa belle écriture. Il est « tombé » dans le dessin, il avait vraiment un don pour ça. Tout de suite, il a commencé à croquer les gens autour de lui. Il a aussi fait une petite formation aux Arts Décoratifs du Caire. Son père voulait qu’il apprenne le fer forgé, mais ça l’ennuyait. Il n’en avait rien à faire du fer forgé. Il a préféré devenir artiste.
Quel est le côté unique de cette figure majeure de l’art moderne égyptien et arabe ?
Il a un côté unique par rapport à la vitalité et l’expérimentation qu’il a faite tout au long de sa vie. C’est quelque chose qu’on montre dans cette exposition. Les premières périodes ne ressemblent pas aux périodes suivantes, par exemple à la période du « creative word » qu’il invente. C’est surtout cette invention du « mot-forme » qui le singularise dans la scène artistique arabe qui utilise la lettre arabe. Il a vraiment inventé quelque chose qui sort des clous et qui est propre à lui-même. Il a fait école.
Hamed Abdalla s’intéresse à la fois à la vie du petit peuple, aux plus démunis, mais aussi à l’art figuratif, à l’art copte, à l’art pharaonique, aux arts de l’islam… pour arriver à un art moderne, très innovant et unique en son genre. Peut-on dire que Hamed Abdalla a réussi à réunir des choses paraissant incompatibles à première vue ?
C’est là vraiment la singularité de Hamed Abdalla, parce qu’il considérait que dans ces traditions artistiques – qu’il s’agisse de l’art pharaonique, copte ou des arts de l’islam ou autres traditions auxquelles il s’est intéressé — il y avait une part de modernité dans ces traditions. Il considérait qu’il était l’héritier de cette modernité latente dans toutes ces formes, et qu’il est venu pour les réveiller. Finalement, le fait qu’il soit moderne n’était pas du tout contradictoire avec le fait qu’il soit aussi de l’Égypte populaire et qu’il soit très sensible à des formes d’art qui ont existé très longtemps avant lui.
Parmi ses innovations, le « creative word » est au centre de son rayonnement.
Il s’agit vraiment de l’invention la plus importante et la plus connue dans le travail d’Abdalla. C’est cette idée d’utiliser les lettres arabes, la calligraphie arabe, comme charpente de corps et de figurations. Traditionnellement, on considère que les arts de l’islam ont fui la figuration. Hamed Abdalla fait un pied de nez total à cette écriture de l’histoire de l’art. Il a réussi à déterrer et à faire sortir la figure depuis l’écriture.
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Déjà très reconnu par la scène artistique, Abdalla quitte l’Égypte en 1956, présente une nouvelle exposition à Paris, mais s’installe ensuite au Danemark, avant de revenir en 1966 en France où il décède en 1985. Pourquoi s’est-il exilé ?
Il avait une sensibilité à ce qui se passait politiquement dans son pays. Il a compris aussi très tôt le tournant autoritaire du régime de Gamal Abdel Nasser [président de la République d’Égypte de 1956 à 1970, NDLR]. Lors de la crise de Suez, il s’est exilé par conviction au Danemark. Il ne voulait pas rester dans un pays impliqué dans l’agression tripartite contre l’Égypte en 1956. En revanche, son parcours de circulation entre différents mondes est un parcours assez classique dans l’art moderne arabe. Il y a beaucoup d’artistes qui ont voyagé à Paris, à Rome… Hamed Abdallah en fait partie, parce qu’il y avait une forme de cosmopolitisme qui faisait que ces artistes circulaient énormément en dehors de leur pays.

L’œuvre de Hamed Abdalla est à la fois poétique, spirituelle et politique. En Égypte, il a critiqué la répression du régime égyptien. Réfugié à Paris lors de la guerre de Suez en 1956, il a défendu la Révolution nationale d’Égypte. Lors de la guerre entre Israël et l’Égypte en 1967, il a rédigé un manifeste contre Israël en faveur des Palestiniens – et a été congédié par sa galerie Bernheim-Jeune. Parmi les mots-clés de son œuvre figurent : « résistance », « révolution », « défaite », « lève-toi », « liberté »… Son engagement politique a-t-il longtemps empêché la diffusion et la reconnaissance de son œuvre au niveau international ?
Son œuvre a circulé beaucoup au Danemark, mais, effectivement, peut-être qu’en France il y a eu certains engagements qui l’ont empêché d’exister dans le pays où il a le plus vécu. Mais finalement, des années après sa mort, il y circule tout autant. Et plusieurs œuvres ont été achetées récemment au Metropolitan Museum of Art à New York, à la Tate Modern à Londres… Aujourd’hui, il y a un vrai regain d’intérêt, justement par rapport à la figure de Hamed Abdalla qui nous apprend énormément sur comment on peut s’engager politiquement à travers la création.
Dans l’exposition, vous vous trouvez à côté d’une peinture montrant une femme avec un bébé dans ses bras. Intitulé J’accuse, elle a été réalisée en 1956. Est-ce que cette œuvre représente un engagement politique ?
Ce tableau est une réaction à l’agression tripartite contre l’Égypte menée par la France, la Grande-Bretagne et Israël. Hamed Abdallah choisit de prendre le point de vue des victimes. Il montre une mère avec son enfant, comme une forme de pietà. Il se positionne non pas du côté des chars ou de l’invasion militaire, mais vraiment du côté des victimes qui sont engendrées par le conflit.
Coran Sourate La Caverne 18 verset 1. Louange à Dieu s’appelle une autre peinture, faite en 1976. L’artiste était-il un homme croyant ?
Je pense que son utilisation du texte sacré va au-delà de la croyance. C’est vraiment une utilisation critique et politique : comment le texte sacré se met en place contre l’injustice et comment il promet aussi peut-être une justice divine face à l’injustice terrestre.
Un jour, Hamed Abdalla avait affirmé : « Mon but est de peindre le peuple pour le peuple ». Quelle est aujourd’hui la réception de son œuvre en Égypte ?
Il est très présent dans la collection du Musée d’art moderne du Caire. Ce musée a collectionné très tôt les œuvres de Hamed Abdalla. Il avait fait plusieurs expositions rétrospectives juste avant sa mort dans les années 1980, dont on montre des cartons d’invitation et des catalogues. Il a suscité l’intérêt de pas mal d’intellectuels égyptiens. Bien sûr, ses œuvres devraient être plus montrées en Égypte, mais en tout cas il y a une bonne base dans les collections publiques égyptiennes.

Hamed Abdalla – Signaux d’Égypte, jusqu’au 12 juillet 2026 à l’Institut du monde arabe (IMA) à Tourcoing.

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