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Paris, 12 mars 2026, 5 heures du matin. Le café refroidit. Dehors, noir complet. Sur l’écran, lumière bleuâtre. LCI en replay. Luc Ferry parle.
« Le droit international, c’est formidable entre nations respectables. »
Je repasse la vidéo.
« Mais avec des voyous criminels, l’appel au droit international n’est pas seulement une plaisanterie, c’est une absurdité. »
Ferry vient de dire que le droit n’existe que pour ceux qui le méritent. Il ne s’en rend pas compte. Ou pire : il s’en rend compte.
Kelsen a passé sa vie à détruire cette idée.
Hans Kelsen. 1881, Prague puis Vienne. Juif. Théoricien du droit. La montée du nazisme. Il s’exile. Suisse. « Théorie pure du droit », 1934. Puis Etats-Unis. Berkeley, 1973. Il meurt.
Toute sa vie, une seule thèse : le droit existe précisément pour encadrer ceux qui ne le respectent pas.
Ferry dit : « Le droit, c’est entre nations respectables. »
Kelsen répond : « Si le droit ne s’applique qu’aux respectables, ce n’est pas du droit. C’est du privilège. »
La différence n’est pas morale. Elle est technique. Juridique. Implacable.
Le droit, c’est une norme qui contraint. Tous. Sans exception. Sinon, ce n’est qu’une permission donnée aux puissants.
Et là, Ferry fait une erreur de catégorie. Il confond force et puissance.
La force détruit. La puissance construit. La bombe qui tombe sur Gaza, c’est de la force. Le droit qui dit « tu ne bombarderas pas les civils », c’est de la puissance. Ferry choisit la bombe. Il appelle ça philosophie.
Quand il affirme « avec des voyous, le droit international est une absurdité », il choisit la force. Il renonce à la puissance. Il dit : puisque l’autre ne respecte pas les règles, nous n’avons plus de règles.
C’est exactement l’inverse de ce que fait le droit.
Le droit existe parce qu’il y a des conflits. Pas malgré les conflits. A cause d’eux. Kelsen l’a écrit cent fois. Le droit international n’est pas un club de gens bien. C’est un système de contraintes pour limiter la violence entre Etats qui se détestent.
Ferry transforme ça en récompense. En médaille. Le droit pour les gentils. La force pour les méchants.
Qui décide ?
Qui décide qu’un Etat est « respectable » et qu’un autre est un « voyou » ? Ferry ? Trump ? Netanyahou ?
Regardons les faits.
Iran. 28 février 2026. Donald Trump ordonne l’attaque. Frappes américano-israéliennes. Téhéran. Ispahan. Qom. Milliers de morts. Justification qui change tous les jours. Pas de mandat de l’ONU. Pas de légitime défense. Juste la force.
Cisjordanie. Occupation depuis 1967. Annexion rampante. Colonies illégales selon le droit international. Vol de terres. Destruction de maisons. Expulsions. Checkpoints. Humiliations quotidiennes.
Liban. 6 mars 2026. Raid israélien à Nabi Chit. 41 morts. Aucun soldat israélien tué. Aucun objectif militaire atteint. Netanyahou : « opération héroïque ».
Gaza. Cessez-le-feu signé en octobre 2025. Mais la violence continue. Depuis le 28 février, tous les points de passage fermés sauf Kerem Shalom. L’aide humanitaire bloquée. 72 134 Palestiniens tués depuis octobre 2023. 649 tués depuis le cessez-le-feu. Le 8 mars, chars israéliens tirent sur des tentes de déplacés dans le centre de Gaza. Deux femmes. Une fillette de 12 ans. Une journaliste identifiée. Les corps sous la toile effondrée. L’UNRWA : « Les habitants vivent dans des conditions désastreuses tandis que l’aide est bloquée. »
L’ancien ministre de l’Education nationale déclare : « Voyous criminels. »
Le droit répond : « Crimes de guerre. Des deux côtés. »
Mais Ferry choisit un camp. Il décrète : ce camp-là a le droit. L’autre, non.
Ce n’est plus du droit. C’est de la politique habillée en justice.
Kelsen a un mot pour ça : pseudo-droit. Quand on prétend faire du droit mais qu’on l’applique seulement à certains, on ne fait pas du droit. On fait de la propagande. On habille la force en justice. On donne un vernis juridique au massacre. Ferry fait exactement ça. Depuis un plateau télé.
5h30. Sur l’écran, il continue. Il affirme que l’invocation du droit international masque « une méconnaissance complète du droit international ».
L’ironie me brûle la gorge.
Ferry ne sait pas ce qu’est le droit. Ou il le sait et il ment.
Le droit international existe précisément pour les « voyous ». Pour les contraindre. Pour poser des limites. Pour empêcher que la force soit le seul horizon. Si on proclame « le droit ne s’applique pas aux voyous », on ne fait plus de droit. On fait de la guerre sans limites.
Et Ferry, depuis son plateau télé, vient de donner la permission morale.
Il a dit : vous pouvez bombarder. Vous pouvez tuer. Vous pouvez violer toutes les conventions de Genève. Parce que l’autre est un voyou. Et les voyous n’ont pas droit au droit.
C’est exactement ce que pensaient ceux qui ont chassé Kelsen dans les années 1930.
Lui, le juif. Le non-respectable. Le voyou. Celui qui ne mérite pas le droit.
Kelsen l’a vécu. Il a vu où mène cette logique. Il a écrit « la Paix par le droit » en 1944. Pendant que l’Europe brûlait. Pendant qu’on exterminait ceux qu’on avait déclarés indignes du droit.
Il a écrit : « Le droit international n’a de sens que s’il contraint tous les Etats. Même les plus puissants. Surtout les plus puissants. »
Le philosophe français dit le contraire. Il annonce : les puissants peuvent tout. Les faibles n’ont rien.
Ce n’est pas du droit. C’est la loi du plus fort.
5h45. Je ferme l’ordinateur. Je prends mes affaires. Train dans quinze minutes. Montparnasse. Direction Pau. Séminaire. Des étudiants m’attendent.
Je vais leur parler de récit et de reconnaissance. De la justice comme dette envers les autres. Pas simplement un droit. Une obligation.
Je ne leur dirai pas quoi penser de l’Iran. De Gaza. D’Israël.
Je leur dirai juste : quand quelqu’un vous dit que le droit ne s’applique qu’aux respectables, ce quelqu’un vient de détruire le droit. Et il l’a fait en souriant.
6 heures. Le quai. Presque vide. Le train arrive.
Quelque part en Iran, un père cherche ses enfants sous les décombres. Quelque part en Cisjordanie, des familles sont chassées de leurs terres. Quelque part à Gaza, une fillette de 6 ans cherche sa mère. Les tentes du 8 mars brûlent encore. Quelque part au Liban, on enterre les morts de Nabi Chit.
Et à Paris, un philosophe a dit à la télévision que tout ça est normal. Que le droit ne s’applique pas aux voyous.
Kelsen est mort il y a cinquante ans. En exil. Il n’a jamais revu Vienne.
Ferry rentre chez lui tranquille.
Le train démarre. Dehors, l’aube se lève.
Le droit ne se mérite pas. Le droit ne se gagne pas. Le droit existe pour contraindre ceux qui ne le respectent pas. Sinon, ce n’est que la force qui se déguise.
Et quand un intellectuel détruit cette digue, il ne fait pas de la philosophie.
Il donne une permission morale au massacre.
BIO EXPRESS
Rachid Benzine est politologue, chercheur associé au fonds Paul Ricœur et écrivain. Dernier roman : « L’homme qui lisait des livres » (Julliard, 2025).
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur
au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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